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LA COLONNE DE RÉDACTEUR EN CHEF

Mesdames et messieurs,

Chers collègues,

Aujourd'hui que les relations internationales connaissent des changements radicaux qui démentent définitivement la thèse de la fin de l'histoire, il faut nous souvenir d'événements remontant à un passé pas si lointain. Comme l'a dit le grand historien russe Vassili Klioutchevski, "l'histoire punit ceux qui en méconnaissent les leçons".

Il y a 80 ans, ici à Munich, était signé l'accord de partage de la Tchécoslovaquie qui a constitué le prélude de la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, lors du Procès de Nuremberg, les dirigeants accusés du IIIe Reich ont tenté de justifier l'accord de Munich en expliquant que son objectif était de pousser la Russie hors de l'Europe, comme l'a indiqué notamment le général Wilhelm Keitel.

La tragédie de Munich a reflété toutes les tendances les plus pénibles de l'époque: la foi en son caractère exceptionnel, les divergences et les soupçons mutuels, l'accent sur la formation de "cordons sanitaires" et de zones-tampons, ou encore l'ingérence ouverte dans les affaires intérieures d'autres États. Ces souvenirs sont surtout inquiétants si on les examine à la lumière des réalités actuelles, des tentatives malhonnêtes d'altérer la vérité historique sur la Seconde Guerre mondiale et les événements qui ont précédé ce conflit, de la réhabilitation des nazis et de leurs collaborateurs. Certains pays de l'Union européenne adoptent des lois mettant au même niveau ces derniers et les libérateurs de l'Europe, et détruisent les monuments en hommage aux vainqueurs contre le fascisme.

A première vue, l'expérience de la Seconde Guerre mondiale et de la scission du continent à l'époque de l'opposition bipolaire d'après-guerre aurait dû persuader une fois pour toutes les peuples européens de la nécessité absolue de créer une "maison européenne", sans diviser ses habitants en "amis" et "ennemis". Qui plus est, les racines du projet d'intégration qu'est l'Union européenne résident dans la volonté des pères fondateurs d'éviter la répétition de la logique de confrontation qui a plus d'une fois provoqué des désastres sur le continent.

Pendant des années, après la chute du mur de Berlin et la réunification de l'Allemagne - processus dans lequel la Russie a joué un rôle décisif -, nous avons tenté de faire le maximum pour former une architecture de sécurité égale et indivisible dans l'espace euroatlantique. Nous avons accepté une réduction considérable de notre potentiel militaire à nos frontières occidentales. Nous nous sommes régulièrement prononcés pour le renforcement des institutions européennes, notamment de l'OCSE, pour la concertation des accords et des régimes juridiques dans le domaine de la sécurité européenne.

Malheureusement, personne n'a voulu entendre nos appels à un dialogue égalitaire et à la mise en pratique du principe de sécurité indivisible.

L'Otan ne cesse de s'élargir à l'est, contrairement aux promesses qui nous avaient été données dans les années 1990 - ce fait a été confirmé récemment par la publication de textes des Archives nationales des États-Unis. Nous constatons l'élargissement des contingents militaires et le déploiement de l'infrastructure militaire de l'Alliance près de nos frontières. On exploite également le théâtre des opérations européen. On met en œuvre en Europe le projet américain de bouclier antimissile, qui ne fait que torpiller la stabilité stratégique. Il y a aussi une propagande ciblée qui cultive une attitude hostile envers la Russie auprès de l'opinion publique occidentale. Au sein de l'establishment de nombreux pays, ignorer ou dénigrer la Russie relève désormais du politiquement correct.

Quand l'Occident débat de l'influence grandissante de la Russie, il la présente le plus souvent sous un jour négatif. On constate la même approche chez les auteurs du rapport rédigé pour la conférence d'aujourd'hui. Je voudrais rappeler qu'à l'époque où la Russie faisait face à des épreuves historiques, tout le monde affirmait partout qu'il avait intérêt à voir une Russie forte, soulignait que telle ou telle action des pays non européens dans le voisinage de la Russie et ailleurs ne visait pas à nuire à nos intérêts. On a entendu les mêmes promesses concernant le projet européen de "Partenariat oriental". Nous espérons qu'on tiendra ces promesses et que Bruxelles mettra fin à toutes les tentatives de réorienter ce projet vers la russophobie. Il est très dangereux d'analyser la situation en Europe à travers le prisme du jeu antagoniste.

Nous constatons actuellement l'un des résultats de cette tendance: le conflit intérieur en Ukraine qu'on a, dans le contexte de la préparation de l'accord d'association avec l'UE, mis devant un faux choix entre l'Occident et la Russie. Il est dommage que l'Union européenne, garante de l'accord signé le 21 février 2014 entre le Gouvernement ukrainien et l'opposition, se soit avérée incapable d'insister sur sa mise en œuvre, soutenant donc de fait le coup d'État anticonstitutionnel. Aujourd'hui, ce pays au potentiel vital énorme et au peuple talentueux est incapable d'assurer sa propre gouvernance. La Russie s'intéresse plus que les autres pays à la résolution de la crise intérieure ukrainienne. Le cadre juridique de la solution a déjà été formé: il s'agit des accords de Minsk rédigés par la Russie, l'Allemagne, l'Ukraine et la France avec la participation de Donetsk et de Lougansk, et approuvés par le Conseil de sécurité de l'Onu. Il faut les mettre en œuvre rigoureusement. Quoi qu'il en soit, les efforts menés en ce sens au sein du Groupe de contact et du Format Normandie sont toujours ouvertement torpillés par  Kiev, qui parle déjà d'une solution militaire au niveau officiel. L'UE comprend certainement le danger de ce tournant.      

Malheureusement, on constate de nouvelles tentatives de mettre les pays voisins de la Russie et de l'UE - dans l'espace de la CEI ou dans les Balkans - devant un choix entre l'Occident et l'Orient. Ainsi, le quotidien allemand Die Welt a récemment publié un article intitulé "UE ou Poutine: qui prendra les Balkans occidentaux?". Il existe encore beaucoup d'autres exemples de formatage de l'opinion publique selon la logique "ami-ennemi". 

Le renoncement aux mécanismes collectifs de coopération Russie-UE tels que les sommets, le conseil permanent de partenariat, les dialogues sectoriels, ainsi que l'accent mis sur les moyens de pression n'ont pas rendu notre continent plus sûr. Au contraire, l'Europe fait face à une aggravation du potentiel de conflit, à la multiplication des problèmes et des crises à l'intérieur de la région et dans ses environs.

Les événements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont démontré que la politique imposée d'outre-mer visant à changer des régimes indésirables et à imposer son modèle de développement, non seulement provoquait le chaos dans de larges régions mais se soldait aussi par l'importation en Europe - par effet boomerang - de menaces réelles telles que la percée du terrorisme international, l'afflux de clandestins etc.

Il est nécessaire de prendre tout cela en considération pour comprendre les origines de l'état actuel des relations entre la Russie et l'Union européenne. Les dirigeants russes ont déployé beaucoup d'efforts et de capital politique pour qu'elles se développent avec un bénéfice mutuel. Cet objectif de former un partenariat véritablement stratégique, un système de liens fiable et stable qui assurerait le renforcement de la compétitivité commune de la Russie et de l'UE, reste toujours irréalisé. Ce n'est pas notre faute.

A mon avis, l'UE n'a pas réussi à trouver le juste milieu dans ses relations avec la Russie ces dernières décennies. Dans les années 1990, l'idée dominante présentait la Russie comme un apprenti à qui il fallait enseigner méthodiquement les standards occidentaux malgré ses observations. Aujourd'hui, on constate le mythe irrationnel de la "menace russe toute-puissante", dont on tente de trouver les traces partout, du Brexit au référendum en Catalogne. Ces deux stéréotypes sont profondément erronés et ne témoignent que d'un manque de bon sens et de compréhension de la Russie. De plus en plus d'Européens sont dérangés par la situation anormale de nos relations. Des experts éminents reconnaissent ouvertement que cette unité apparente de l'Union européenne dans sa politique russe se solde par sa paralysie diplomatique. 

La Russie n'a pas changé son approche de la coopération avec l'UE. Nous voudrions la voir soudée et guidée par les intérêts fondamentaux des pays membres. Ces derniers doivent eux-mêmes définir le développement de leur économie et de leur commerce extérieur. Cela concerne également la satisfaction de leur besoins en énergie: cette dernière doit-elle s'appuyer sur les positions pragmatiques de commerce ou être influencée par des raisons politiques et idéologiques?

Nous estimons que l'Union européenne est en mesure de jouer un rôle actif, responsable et - je le souligne - indépendant dans les affaires internationales. J'ai remarqué l'interview de Wolfgang Ischinger accordée au quotidien Bild: le président de la Conférence de Munich évoque notamment la nécessité d'élever le profil de l'UE dans le domaine de la politique étrangère. Nous apprécions également son idée de la nécessité d'une coopération entre la Russie, l'UE les États-Unis et la Chine visant à former une architecture de sécurité au Moyen-Orient. Une approche similaire est tout à fait applicable à la région du Golfe.

La Russie a intérêt à avoir dans son voisinage une UE solide et prévisible, capable d'être un acteur responsable de la vie internationale dans le monde polycentrique qui se forme devant nos yeux.

Il est grand temps de cesser d'aller à contre-courant de l'histoire et de commencer à travailler tous ensemble au renouvellement du système des relations internationales sur des bases justes et en s'appuyant sur le rôle central de coordination de l'Onu, comme le fixe la Charte de l'Organisation. La Russie est ouverte à un partenariat égalitaire et respectueux avec l'UE basé sur l'équilibré des intérêts et visant à trouver des réponses aux défis actuels. Nous sommes également prêts à développer nos relations avec les États-Unis et tous les autres pays selon les mêmes principes.

Il est important d'utiliser correctement le potentiel de coopération entre la Russie et l'UE au nom de la formation d'un espace commun de paix, de sécurité égale et indivisible, de développement économique mutuellement avantageux de l'Atlantique au Pacifique. D'un point de vue stratégique, je voudrais attirer l'attention sur l'initiative du Président russe Vladimir Poutine de former un grand projet eurasiatique conjuguant les efforts des membres des ensembles d'intégration de l'espace de la CEI, de l'OCS et de l'ASEAN. Je ne vois pas ce qui pourrait empêcher l'Union européenne de prendre part à ce travail, en commençant notamment par l'établissement de contacts professionnels avec l'UEEA. J'espère que cette idée sera bientôt réaliseé.

Question (traduite de l'anglais): Comment avez-vous réagi aux informations publiées hier aux États-Unis selon lesquelles les autorités russes auraient dépensé mensuellement 1,25 million de dollars sur le dos des contribuables pour tenter d'influer sur les élections américaines? Ces investissements ont-il porté leur fruits?

Sergueï Lavrov: Je n'ai pas réagi, car on peut publier n'importe quoi. Nous constatons la multiplication des accusations, des affirmations et de différentes déclarations. J'ai également lu les propos de Jeanette Manfra du Département de la Sécurité intérieure des États-Unis, qui a démenti les accusations d'influence d'un pays étranger sur les résultats des élections. Le Vice-Président américain Mike Pence a récemment dit la même chose, ici ou dans une capitale voisine. Tant qu'on ne nous présente pas les faits, tout cela n'est que du baratin. Je vous demande pardon pour cette expression peu diplomatique. 

Question (traduite de l'anglais): Vous affirmez que l'UE place les pays du Partenariat oriental devant un choix entre la Russie et l'UE. Si on analyse les faits, êtes-vous d'accord avec le fait que nous avons des relations de différents niveaux avec ces six pays? L'Azerbaïdjan et la Biélorussie ne veulent pas d'accord global avec nous. Sous votre pression, l'Arménie sacrifie son statut de membre du Partenariat oriental en faveur de l'Union douanière, et nous sommes obligés d'accepter un accord de niveau moins important. Les trois pays restants ont également renoncé à un accord global. Êtes-vous d'accord avec le fait que nous ne faisons que reconnaître leur souhait sans leur imposer quoi que ce soit? Si quelqu'un ne signe pas un accord avec nous, nous n'envoyons pas nos chars chez lui…   

Sergueï Lavrov: C'est comme ça que se forme le fantasme de la "menace" russe. Vous avez commencé votre question par l'affirmation selon laquelle le Partenariat oriental serait utilisé pour "déchirer" ces pays de la Russie. Mais j'ai dit que lors de la formation du Partenariat oriental on nous affirmait que ce dernier ne serait pas orienté contre la Russie. J'ai également dit espérer que ces promesses seraient tenues car certains pays que vous venez de mentionner voudraient bien qu'on utilise le Partenariat oriental exactement à ces fins. C'est tout.

Question (traduite de l'anglais): Vous avez mentionné mon article publié par le quotidien Bild sur la coopération de la Russie, des États-Unis et d'autres pays au Moyen-Orient. Du point de vue de la Russie, que faudrait-il faire pour mettre en place de manière plus systémique une architecture de sécurité dans cette région qui fait face à un nombre aussi important de crises? Qu'est-ce qu'elle exigera? 

Sergueï Lavrov: Il faut reconnaître que tous les pays de la région - l'Irak, l’Égypte, l'Algérie, l'Arabie saoudite, les autres pays du Golfe et notamment l'Iran - ont leurs intérêts légitimes au lieu d'analyser ces problèmes uniquement du point de vue des jeux géopolitiques: soit c'est l'Occident contre la Russie, soit c'est l'Occident contre l'Iran, soit tout le monde veut être ami de la Turquie, mais exige qu'elle change d'attitude.

On ne peut pas non plus examiner ces problèmes sous le prisme des divergences intérieures du monde islamique et résoudre ces crises par une aggravation des tensions entre les chiites et les sunnites. A mon avis, cela pourrait représenter un danger mortel.  

Le groupe des représentants des États-Unis, de la Russie, de l'UE et de la Chine, mentionné par Wolfgang dans son interview, devrait probablement inclure les acteurs extérieurs ayant une influence sur toutes les parties. Les uns parlent à un groupe d'acteurs, d'autres à un autre. Si l'on ajoutait également les dirigeants de la Ligue arabe, cela pourrait former un mécanisme extérieur susceptible d'influer sur la situation sur le terrain. Si l'on y arrivait, on pourrait élaborer des propositions s'appuyant dans une grande mesure sur l'expérience des Conférences pour la sécurité et la coopération en Europe, ou celle du processus d'Helsinki. Il n'y a rien à inventer: il s'agit de mesures de confiance, de transparence militaire, d'invitations aux exercices, aux briefings etc. A mon avis, il n'est pas très compliqué de commencer par ça. Mais l'essentiel est actuellement de convaincre les protagonistes du fait que les acteurs extérieurs ne soutiendront aucun conflit ethnique ou religieux. Nous serons toujours prêts aux contacts de ce genre.    

Question (traduite de l'anglais): Vous avez mentionné dans votre allocution des tendances européennes liées à une certaine révision du nazisme. Pourriez-vous expliquer ce que vous vouliez dire? De qui parliez-vous?

Sergueï Lavrov: Ceux qui ont collaboré avec les criminels nazis condamnés par le Tribunal de Nuremberg sont actuellement honorés dans un certain nombre de pays, y compris au sein de l'UE. Nous savons que certains pays du nord de l'UE organisent des marches néonazies. On utilise activement des symboles néonazis, notamment en Ukraine: l'insigne du bataillon Azov est très similaire aux symboles SS. Il s'agit non seulement des insignes et des symboles - bien que les marches aux flambeaux soient très symboliques et que beaucoup d'Européens se rappellent, à mon avis, de leurs racines - mais aussi de l'attitude-même: l'élimination  de tout ce qui n'est pas radical, l'exigence d'ukrainiser tous les domaines de la vie, les demandes d'interdire aux minorités ethniques de dispenser à leurs enfants un enseignement dans leur langue maternelle, l'interdiction des médias indésirables, les attaques contre les lieux de l’Église orthodoxe russe… Tous ces cas - il existe également beaucoup d'autres exemples - sont caractéristiques des nationalistes radicaux proches du néonazisme. C'est tout. Je pense que toute l'audience suit les événements en Europe et sait parfaitement de quoi il s'agit.  

 

mid.ru

 

Discours à la séance consacrée au 30tenaire de l’Institut de l’Europe de l’Académie des sciences de Russie 

La formation de l’intégration new européenne a coïncidé avec l’étape intense du processus de globalisation. La globalisation a stimulé et encouragé la formation de l’Union européenne. Les débats sur la crise de la globalisation se déroulent simultanément aux discussions sur les phénomènes de crise dans l’intégration européenne. Une polémique a éclaté dans le journal «Financial Times» : qui est responsable du fait que la globalisation ayant apporté beaucoup de positif au développement mondial n’est pas devenue un modèle universel et harmonisant de l’ordre mondial.

Le trillème inévitable de l’économie mondiale : les contradictions entre les réalités de la démocratie, de la souveraineté et de l’intégration économique globale ont été, de l’avis des participants à la discussion, à la fois une pomme de discorde et une pierre d’achoppement. Ces tendances mondiales générales ont influé sans doute négativement sur l’intégration ayant uni une grande partie de l’Europe. Alexeï Anatolievitch Gromyko a souligné récemment que les anciens principes de l’intégration européenne n’étaient plus copiés.

Les élites européennes fidèles à l’Union européenne ne dénient pas que l’idée a pris initialement les contours de projet politique structuré « du haut en bas ». Il est indiqué dans un ouvrage collectif consacré aux problèmes de l’identification en Europe édité par l’Université de Cambridge : « Les spécialistes de l’Union européenne en sciences politiques sponsorisés souvent par la Commission européenne concentrent leur attention sur l’Union et l’influence qu’exercent ses institutions … Dans le même temps, ils ne prêtent pratiquement pas attention à la formation du sentiment de communauté « du bas en haut » et au-delà des institutions de l’UE où à côté d’elles… La crise financière et économique a mis à jour que les principes disciplinaires extérieures devancent et dans certains cas entrent en contradiction avec l’intégration intérieure tout comme avec sa diversité régionale ».  

L’Europe prend aujourd’hui conscience de la nécessité de conserver la compétitivité globale et de passer rapidement à une nouvelle révolution industrielle. Cependant, les pays est-européens n’ont pas suffisamment de ressources financières et économiques pour former leur propre industrie compétitive. 20% des dotations des fonds européens dans les budgets de ces pays ont aidé à niveler en quelque sorte le décalage dans le développement socio-économique entre la « vieille » et la « nouvelle » Europe.

Selon le directeur du Centre des problèmes de l’intégration européenne à Minsk Youri Viatcheslavovitch Chevtsov, « l’intégration européenne passe ouvertement aujourd’hui à un nouveau principe à l’égard des pays sous-développés. Il est impossible de rester au niveau des dotations dissimulées et ouvertes. Le plan Juncker de stimulation du secteur des hautes technologies de l’UE … a concerné essentiellement les pays de la « vieille » Europe qui y étaient plus prêts … La réduction inévitable des dotations aux Est-Européens crée pour eux une nouvelle réalité et ceci pour longtemps. Cette nouvelle réalité stimule les traits négatifs du développement de la région qui se sont ébauchés depuis longtemps. Qu’est-ce qui attend l’Europe de l’Est dans les 10-15 ans à  venir ? Comment seront les conséquences du passage de l’UE à un nouveau modèle de développement ? »

Une autre question très importante pour nous s’impose : la nouvelle réalité, rendra-t-elle possible un nouveau rapprochement historique entre la Russie et les pays de cette partie de l’Europe ? 

Certes, nous sommes préoccupés non seulement par les problèmes économiques et la stabilité du marché européen de consommation de nos ressources énergétiques. La thèse selon laquelle la Russie fait partie de l’Europe paraît incontestable. L’historien français de la culture Pierre Chaunu affirmait que seule la participation au dialogue intracivilisationnel pouvait servir de critère d’appartenance à la civilisation européenne. La Russie correspond sans doute entièrement à ce critère. Pourquoi alors ce sentiment de ligne de partage et de médiastin entre l’Europe et la Russie qu’ont éprouvé à l’époque tant les slavophiles que les occidentalistes ?

Nous nous heurtons ici à une sorte d’antinomie : la Russie fait partie de l’Europe dont elle n’a pas su devenir partie. La civilisation européenne, n’a-t-elle pas ressenti une puissante influence de la culture byzantine ? Ne s’est-elle pas dispersée dans les villes italiennes, allemandes et autres villes européennes ? Néanmoins, Byzance n’est pas devenue partie de l’Europe ayant beaucoup fait pour détruire la civilisation héritée par la Russie.  

Fait révélateur : les autorités des Pays-Bas ont  récemment porté la Russie sur la liste des « pays autour de l’Europe ». Ce statut est formulé dans la conception de politique culturelle du royaume pour 2017-2020. Or, nous savons que cette opinion des Pays-Bas est partagée. Fait paradoxal : la Hollande a été le partenaire principal de Pierre le Grand l’ayant inspiré à ouvrir « une fenêtre sur l’Europe ».   

« La Russie fait partie de l’Europe », on le prononce comme si l’on est sur la rive opposée. Pourquoi ? Il serait pour nous plus logique de dire : « L’Europe fait partie de la Russie », d’autant plus que la Russie n’est pas absorbée par l’Europe et sa grande partie appartient à l’Asie non seulement territorialement. Au début du 20e siècle un philosophe russe écrivait : « En observant la presse, l’état d’esprit dans la société, je constate avec regret : la pensée russe est coincée, les Russes pensent à la russe modestement comme s’ils s’en excusaient, si leurs pensées ne correspondent pas aux idées occidentales ».

L’Institut de l’Europe n’est pas seulement un Institut académique, c’est un centre de pensée russe sur l’Europe. Vous avez réussi à conserver dans vos activités une balance importante sous-estimée souvent, surtout par notre système d’enseignement lorsqu’on donne la priorité à une partie de l’Europe par rapport à l’autre. C’est notre « plaie » historique. Le philosophe que j’ai cité regrettait : « Nous savons quelque chose de l’histoire, de la littérature allemande, française ou anglaise, mais l’histoire et la littérature des Slaves sont terra incognita pour nous. Si les Russes devaient passer un examen d’histoire de la culture slave, les résultats auraient été, je pense, instructifs, à savoir : nous aurons eu honte de notre ignorance. Nous avons appris à l’école bien des choses sur Karl, Friedrich et Louis, et rien sur les Slaves ».  

Pour reprendre l’expression imagée du philosophe russe Vladimir Ern, l’Europe s’est transformée impétueusement à l’égard de la Russie « de Kant à Krupp ». Onnedevraitpasloublier.

Quelles tendances prendront le dessus en Europe ? Les tendances centripètes qui entraîneront l’approfondissement d’une nouvelle convergence intérieure ou bien centrifuges qui assureront le retour de l’Europe au conglomérat des Etats nationaux ? L’histoire ne se répète qu’en détails.  

A mon avis, il n’est pas nécessaire de devenir eurosceptique ou eurooptimiste bien que parfois je pense que les eurooptimistes sont dans notre communauté politologique (non pas scientifique) plus nombreux que dans n’importe quel autre pays européen. Il faut comprendre : comment l’évolution de l’Europe dans tous les aspects de sa vie politique, culturelle, économique se répercutera sur nous ? Que signifieront ces changements pour la Russie ? Aquoifaut-il êtreprê?

 

Les activités de votre Institut, de son collectif n’ayant pas son pareil acquièrent un rôle inappréciable dans la réalisation de ces tâches. Je voudrais vous souhaiter succès dans cette mission importante !  

 

 

Je me réjouis de cette opportunité de prononcer un discours à l'occasion de cette nouvelle Réunion des responsables des services de renseignement, de sécurité et d'ordre public des États partenaires du FSB russe.

Votre travail conjoint et cohérent acquiert aujourd'hui une importance particulière. La situation mondiale est tendue et ne s'améliore pas. Les anciens conflits ne s'éteignent pas, de nouveaux risques et défis font leur apparition.

Le terrorisme international représente la menace principale, c'est indéniable. Nous avons pointé plusieurs fois les raisons de son sursaut sans précédent. Nous avions mis en garde contre les tentatives de remanier, y compris par la force, la structure politique intérieure d'autres États selon des recettes extérieures, de leur imposer des valeurs étrangères, de briser leurs traditions, de changer dans l'ensemble leur système moral de coordonnées. Une telle ingénierie géopolitique a déjà entraîné l'érosion de la structure d’État, un vide du pouvoir et le chaos dans plusieurs pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, ce dont les extrémistes et les terroristes ont immédiatement profité.

Il n'est certainement pas nécessaire de convaincre un public aussi compétent que vous que l'activité terroriste a acquis un caractère véritablement mondial. Personne ne réussira à combattre ce fléau en ne faisant qu'attendre que les choses passent, en adoptant une position d'observateur extérieur. Il faut réellement, sans agendas cachés, unir les efforts pour combattre efficacement ce mal commun. Il faut renoncer une fois pour toutes à la volonté d'instrumentaliser les groupes terroristes à des fins géopolitiques. Nous nous souvenons bien de la manière dont de telles actions se sont systématiquement retournées contre leurs initiateurs par le passé: la mise sur les moudjahidines en Afghanistan a engendré Al-Qaïda, qui a frappé l'Amérique le 11 septembre 2001. L'agression en Irak visant à renverser Saddam Hussein a conduit à l'apparition de Daech, et l'intervention illégale en Libye et en Syrie a permis de créer une autre entité terroriste puissante: le Front al-Nosra, une nouvelle incarnation d'Al-Qaïda.

N'oublions pas non plus que ceux qui, en transgressant grossièrement les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, ont armé les radicaux en Libye pour détruire le régime de Mouammar Kadhafi, ont été confrontés littéralement quelques mois plus tard à la nécessité de combattre les mêmes bandits qui avaient alors envahi le Mali avec les armes obtenues d'Europe et étaient en train de déstabiliser tout le Sahara-Sahel.

Il serait temps de tirer les leçons de l'histoire très récente. Nous espérons que ceux qui ont incité les extrémistes par le passé prendront conscience des conséquences néfastes de leurs aventures géopolitiques et renonceront au deux poids deux mesures, au moins dans le domaine de la lutte contre le terrorisme.

L'initiative du Président russe Vladimir Poutine concernant la formation d'un large front antiterroriste avec un rôle de coordination central de l'Onu reste tout à fait d'actualité. Sa mise en œuvre implique d'observer les normes du droit international, et notamment de respecter la souveraineté et l'intégrité territoriale des Etats sur le territoire desquels est menée la lutte contre le terrorisme.

Ces derniers temps, entre autres grâce aux efforts de notre pays, il a été possible d'infliger de sérieux dommages aux terroristes en Syrie. La Russie continue d'intensifier les efforts dans ce sens tout en aidant les Syriens à régler les problèmes humanitaires et à lancer le processus de réconciliation nationale. Le processus d'Astana, que nous avons initié avec la participation de la Turquie et de l'Iran, a permis de déboucher sur un accord qui s'est soldé par la mise en place de quatre zones de désescalade en Syrie. Dans ces zones, le niveau de violence a considérablement diminué, les conditions ont été créées pour apporter une contribution humanitaire et une réhabilitation socioéconomique, et à terme pour rétablir la paix sur tout le territoire du pays. Le plus important aujourd'hui est que les forces gouvernementales et les groupes armés d'opposition profitent des résultats du processus d'Astana pour unir leurs efforts afin d'éliminer définitivement le foyer terroriste dans leur pays. Ce sera une bonne base pour les négociations intersyriennes à Genève, dont la reprise ne doit pas être retardée.

Je rappelle que dans le cadre du processus d'Astana se déroule un travail de la Russie avec des observateurs des USA, de la Jordanie et, évidemment, avec l'Onu. Nous voudrions que les USA et leur coalition ne se gênent pas pour coordonner leurs actions avec l'armée syrienne et l'aviation russe. De plus, il faut que la coalition combatte non seulement Daech mais également le Front al-Nosra qui, pour une raison qu'on ignore, était épargné à l'époque de l'administration Obama.

Le dialogue national inclusif, l'union de toutes les forces politiques ethno-confessionnelles et politiques pour faire face à la menace terroriste, est un impératif non seulement en Syrie, mais également en Irak, au Yémen et en Libye. Dans tout conflit, les membres responsables de la communauté internationale doivent influencer toutes les parties précisément dans ce sens en encourageant leur rapprochement, et non en jouant sur les contradictions qui les opposent.

Afin d'accroître l'efficacité des efforts de la communauté internationale, nous avons soutenu la réforme du système des organes antiterroristes de l'Onu suggérée par le Secrétaire général de l'Onu Antonio Guterres. Nous considérons la nomination du représentant russe Vladimir Voronkov à la tête du nouveau Bureau de lutte contre le terrorisme comme la reconnaissance du rôle de la Russie et de la justesse de nos appréciations des menaces terroristes et des moyens d'y faire face. Nous remercions tout le monde pour le soutien apporté à cette nomination.

Nous prônons continuellement une approche complexe des tâches antiterroristes, la participation à ces efforts de structures publiques, du potentiel de la diplomatie parlementaire, de la société civile, des communautés religieuses, des médias, des milieux d'affaires. Il est évident que le rôle principal dans ce travail doit être joué par l’État et ses services spéciaux, notamment ceux que vous dirigez.

Aujourd'hui se pose sérieusement le problème de l'obtention de l'arme de destruction massive par les terroristes. De nombreuses preuves viennent confirmer la production de l'arme chimique par Daech et son usage en Syrie. Nous appelons à renoncer aux tentatives de bloquer le travail honnête pour enquêter sur tous les cas d'usage de l'arme chimique rapportés. Malheureusement, l'enquête sur l'incident tristement célèbre du 4 avril à Khan Cheikhoun porte déjà sérieusement préjudice à l'OIAC, contre qui tous les moyens possibles sont utilisés pour l'empêcher de remplir directement ses obligations.

Le succès de la lutte contre le terrorisme est impossible si l'on ne crée pas de barrière solide sur la voie du soutien financier et matériel des organisations terroristes, notamment de Daech, du Front al-Nosra (quel que soit son nom) et des groupuscules affiliés. La communauté internationale doit mettre un terme au trafic de pétrole, de produits pétroliers, de métaux précieux, d'autres ressources naturelles et d'artefacts par les terroristes.

Malheureusement, en dépit des efforts entrepris, rien que l'an dernier, selon certaines estimations, le budget de Daech a perçu entre 200 et 250 millions de dollars grâce à la vente de pétrole et de produits pétroliers. Certes, c'est 4 à 5 fois moins que l'année précédente, mais le financement de l'activité criminelle de Daech se poursuit. Les terroristes s'adaptent aux nouvelles conditions, reçoivent des revenus supplémentaires en kidnappant des personnes, élargissent le trafic d'objets anciens, d'organes humains, et tirent profit de leur participation aux entreprises légales et en bourse. Au plénum du GAFI (Groupe d'action financière) à Paris il y a un an, a été présentée l'information sur les tentatives de Daech d'investir de l'argent dans le bâtiment en Allemagne, dans les biens immobiliers en Europe, aux USA et en Turquie. L'argent obtenu sert à acquérir des armes, des munitions, des médicaments, à recruter de nouveaux partisans. Une enquête est actuellement en cours en France suite aux révélations selon lesquelles les propriétaires français d'une usine de ciment en Syrie versaient un tribut aux terroristes. Selon les médias français, les autorités officielles de l'administration de l'ex-Président français François Hollande le savaient. Nous espérons que les résultats d'enquête sur tous les cas de ce genre seront présentés au comité compétent du Conseil de sécurité des Nations unies.

Et, bien évidemment, il faut redoubler d'efforts pour rompre le lien étroit entre le trafic de stupéfiants et les terroristes. La montée en puissance perpétuelle des menaces terroristes émanant d'Afghanistan se produit sur fond d'expansion à grande échelle de la production de drogues dans ce pays ces 15 dernières années, tout cela en présence des forces de l'Otan qui, durant toutes ces années, ont refusé d'entendre nos appels à compléter leur mandat par la nécessité de lutter contre l'industrie de la drogue qui alimente le terrorisme. Cette tâche reste parfaitement d'actualité et la coopération entre les renseignements pour la régler a une importance particulière.

La Russie a suggéré au Conseil de sécurité de décréter, conformément à l'article 7 de la Charte de l'Onu, un embargo commercial et économique total sur tout territoire contrôlé par Daech. Pour l'instant, notre initiative suscite une opposition peu compréhensible de nos collègues occidentaux. Nous sommes pourtant convaincus de la nécessité de mesures supplémentaires immédiates, notamment au niveau des services de renseignement, afin d'éliminer tous les canaux de financement du terrorisme. Nous préconisons de renforcer la coopération entre les services que vous représentez pour identifier les personnes physiques et morales concrètes impliquées dans les relations économiques avec Daech, pour empêcher leur activité criminelle. A cela est appelée à contribuer une exploitation plus complète du potentiel des mécanismes multilatéraux, notamment des structures antiterroristes de l'Onu et du GAFI.

Le phénomène des combattants terroristes étrangers est extrêmement préoccupant, comme l'a déjà déclaré le Directeur du FSB Alexandre Bortnikov. Des citoyens de dizaines de pays, y compris économiquement prospères, partent dans les zones de conflit - essentiellement en Irak, en Syrie, en Afghanistan et dans d'autres régions du monde - où ils reçoivent une "injection" d'idéologie radicale et acquièrent des compétences de combat. De retour chez eux ou en partant dans un pays tiers, ils deviennent une menace permanente pour la stabilité et la sécurité du pays en question.

Nous appelons tous nos partenaires étrangers à rejoindre la Banque internationale de données pour la lutte contre le terrorisme créée en 2008 déjà par le FSB. Elle contient une grande quantité d'informations et d'analyses sur les personnes et les organisations impliquées dans l'activité terroriste, ce qui permet d'échanger en temps réel les informations sur l'itinéraire des combattants terroristes étrangers et de préparer les conditions de leur capture.

La nécessité de mesures plus fermes pour combattre l'idéologie extrémiste et la propagande, notamment dans l'espace de l'information, est flagrante. A travers différents formats de communication en ligne sont activement recrutés des adeptes de groupes extrémistes aux quatre coins du monde, et des attentats sont préparés. La Convention sur la lutte contre l'extrémisme signée au sommet de l'OCS à Astana en juin 2017 a apporté une importante contribution à la prévention d'une telle activité. Nous invitons tous nos collègues à étudier attentivement ce document qui, contrairement au concept très douteux de lutte contre l'extrémisme violent, ne sape pas le rôle central de l’État et n'appelle pas à monter la société civile contre les gouvernements légitimes d'États membres de l'Onu. Nous avons tous vu le Printemps arabe, et je ne pense pas que les gens normaux veuillent qu'il se reproduise dans leur pays.

Internet et d'autres technologies de l'information et de la communication sont de plus en plus utilisés, entre autres, comme un instrument de propagande d'idées extrémistes et de recrutement de citoyens dans les rangs du terrorisme. Je pense que l'Onu doit faire preuve de leadership dans la mise au point de règles de conduite responsable dans le milieu numérique pour la sécurité de tous les États. La Russie a préparé le projet de convention universelle sur la lutte contre la cybercriminalité, y compris le piratage. Nous espérons entamer le débat à ce sujet au format universel de la session de l'Assemblée générale des Nations unies.

Malheureusement, nombre de nos collègues occidentaux prennent froidement (du moins prenaient) les idées de travail collectif, et voudraient garder leur monopole dans le milieu de l'information, le droit de s'accorder la "vérité de dernière instance". Alors que quand, disons, la Russie, la Chine ou un autre pays décrète des mesures nationales pour empêcher l'usage de l'internet pour la propagande terroriste et extrémiste, les capitales occidentales accusent ces derniers d'entraver la liberté d'expression. Très récemment, le Royaume-Uni et la France ont annoncé leurs initiatives pour contrôler et réguler les réseaux sociaux qui sont, à première vue, encore plus sévères que nos règles à nous. On ne voudrait pas que cela fonctionne selon le principe orwellien: tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres. George Orwell, ce grand écrivain anglais qui connaissait bien sa patrie.

Nous proposons de travailler ensemble à la lutte contre le terrorisme dans le cadre universel de l'Onu. Mais nos collègues occidentaux l'évitent par tous les moyens, préférant des formats étroits, pour ne pas dire de "poche", où il n'y a pas de points de vue alternatifs et tout le monde est d'accord avec eux. Par exemple, en septembre dernier, en prévision de la semaine de haut niveau à la session de l'Assemblée générale des Nations unies, a été annoncée la création du Forum internet global avec la participation de compagnies occidentales – sachant que les principaux opérateurs des segments russe et chinois du réseau mondial n'étaient pas sur la liste des invités. Autrement dit, on peut accuser Moscou ou Pékin de saper par le piratage la démocratie américaine et les démocraties d'autres pays, sans aucune preuve en un an d'enquête, mais on a peur de s'asseoir à la table des négociations pour parler honnêtement.

Nous appelons à renoncer à la réflexion de blocs et aux lignes de démarcation dans le domaine de la sécurité de l'information. La coopération dans ce secteur important de la lutte contre le terrorisme doit être menée sur la base du droit international en conformité avec la base juridique internationale antiterroriste disponible, notamment la Stratégie antiterroriste mondiale de l'Onu (2006) et les résolutions 1624 (2005) et 2354 (2017) du Conseil de sécurité des Nations unies.

Le plus important est de prendre conscience de la priorité absolue d'un travail conjoint équitable sur la lutte contre le terrorisme en mettant de côté les ambitions, les intrigues et tout ce qui est secondaire.

Plusieurs outils utiles de coopération sont à notre disposition, qui pourraient nous aider à renforcer la sécurité de nos pays et citoyens. Je suis certain que notre réunion apportera également une contribution utile à la coordination des efforts dans ce sens.

D'ailleurs, il a été annoncé récemment que le Secrétaire général de l'Onu Antonio Guterres comptait organiser l'an prochain pour la première fois sous l'égide de l'Onu une réunion des dirigeants des services antiterroristes des pays membres de l'Onu. Cela signifie que l'expérience des réunions organisées par le FSB (la 16e aujourd'hui) a été également sollicitée au niveau de l'Onu. J'espère que toutes les personnes ici présentes contribueront au renforcement de l'efficacité de la coopération antiterroriste multilatérale.

Je vous souhaite du succès dans votre travail et vous remercie de votre attention.

 

mid.ru

 

Manille a accueilli pendant deux jours les activités de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE). L'ANASE réunit près de vingt partenaires. Une série de discussions a eu lieu entre l'ANASE et chaque partenaire en particulier, notamment au format Russie-ANASE, ainsi que des rencontres entre les ministres des Affaires étrangères des pays membres du Sommet de l'Asie orientale (EAS) (qui inclut les pays de l'ANASE et ses partenaires principaux) et le Forum régional de l'ANASE (ARF) traditionnellement consacré à la sécurité.

Pendant la réunion Russie-ANASE au niveau des ministres des Affaires étrangères, nous avons évidemment félicité nos collègues à l'occasion du 50e anniversaire de l'Organisation. Nous avons évoqué la mise en œuvre des accords conclus au sommet de Sotchi en mai 2016. Nous avons approuvé la "feuille de route" pour mettre en œuvre les recommandations présentées à l'étude de nos présidents par le groupe d'éminentes personnalités dans le contexte de ce sommet. Nous avons approuvé les déclarations séparées nous mobilisant pour une coopération plus active dans la lutte contre le terrorisme, et validé le programme d'action pour lutter contre le trafic de stupéfiants.

Nous avons réaffirmé notre disposition à augmenter le nombre de bourses accordées à nos collègues des pays de l'ANASE afin de former des cadres pour les forces de l'ordre dans nos établissements supérieurs du Ministère russe de l'Intérieur et du FSB.

Nous sommes convenus de promouvoir notre coopération économique. Il y a beaucoup de réserves. Nous avons mis au point plus de vingt projets actuellement en cours d'élaboration qui seront examinés plus en détail pendant la rencontre des ministres de l’Économie de la Russie et de l'ANASE en septembre 2017. En septembre également, en marge du Forum économique oriental, se tiendra le dialogue des milieux d'affaires de la Russie et de l'ANASE. On prévoit également d'importants événements culturels et sociaux consacrés, comme je l'ai déjà dit, au 50e anniversaire de l'ANASE: l'orchestre conjoint Russie-ANASE et les forums de jeunesse et universitaire.

Notre rencontre a également abouti à la formation d'un groupe d'experts du milieu académique pour se pencher sur notre future coopération. En ce qui concerne les rencontres ministérielles des pays membres de l'EAS et de l'ARF, au centre de l'attention se trouvaient les questions de perfectionnement de la coopération sur les problèmes de sécurité, de coopération et dans l'ensemble d'architecture interétatique en Asie-Pacifique.

Pendant le Sommet de l'Asie orientale, qui se tiendra cet automne ici même, à Manille, il a été décidé de soumettre le projet de document que la Russie a préparé avec l'Indonésie. Il est consacré à la lutte contre l'idéologie du terrorisme. Tout le monde a reconnu que c'était un thème primordial sur lequel il fallait se pencher de près. Nous promouvons la même initiative à New York dans le cadre de l'Onu.

Nous sommes également convenus d'ajouter à l'agenda de l'EAS le problème de la lutte contre les maladies infectieuses. C'est une initiative de la Russie, et la première réunion consacrée à ce problème se tiendra dans notre pays en octobre 2017.

En parlant du forum régional sur la sécurité, je voudrais noter l'intérêt pour notre initiative de faire l'inventaire de toutes les structures qui fonctionnent en Asie-Pacifique, y compris celles que j'ai évoquées (c'est-à-dire l'ANASE + les partenaires de dialogues, l'EAS, le Forum régional sur la sécurité de l'ANASE). Il existe également une structure appelée ASEANAPOL. C'est un ministère de l'Intérieur, une Interpol régionale avec laquelle nos représentants travaillent activement. Il y a le mécanisme des réunions des ministres de la Défense des États membres de l'ANASE avec des partenaires de dialogue, auquel participe également le Ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou.

Nous avons proposé de réfléchir à l'établissement de relations de réseau entre toutes ces structures pour mieux coordonner leur activité et, dans ce contexte, développer également les contacts avec les organisations qui ont été créées en dehors des structures centrées sur l'ANASE, notamment l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Dans ce contexte nous avons rappelé l'accord convenu par le Président russe Vladimir Poutine avec ses homologues au sommet de l'ANASE à Sotchi en mai 2016 sur la formation d'un Grand partenariat eurasiatique pour établir des liens diversifiés réguliers entre les pays membres de l'Union économique eurasiatique (UEE), de l'OCS et de l'ANASE.

Je trouve qu'un très bon travail a été fait, mais il faudra encore prendre des mesures concrètes pour mettre en œuvre ce qui a été convenu. Tout le monde y est disposé. Nous y contribuerons activement.

Question: La Corée du Nord a-t-elle amorcé un changement de position après l'adoption de la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies?

Sergueï Lavrov: J'ai entendu que le Ministère nord-coréen des Affaires étrangères avait fait une dure déclaration pour rejeter cette résolution qu'il juge injuste. Les représentants nord-coréens ont toujours réagi ainsi à toutes les autres résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous jugerons en fonctions des démarches concrètes.

Nous sommes convaincus qu'il n'existe pas d'alternative à la reprise du processus de paix, notamment des négociations à Six. La Russie et la Chine ont soumis des propositions appropriées. Nous les promouvrons à New York et sur d'autres plateformes. Bien sûr, nous poursuivrons le dialogue avec nos voisins nord-coréens. Nous espérons qu'avec une approche raisonnable de tous les acteurs, y compris évidemment les USA, la République de Corée et le Japon, nous pourrons trouver une solution qui convienne à tous.

 

mid.ru

 

Nous nous sommes aujourd'hui entretenus avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson au Département d’État américain, puis nous avons été reçus ensemble par le Président américain Donald Trump.

Nous avons évoqué avant tout notre coopération sur la scène internationale. Il a été confirmé qu'en dépit des difficultés connues nos pays pouvaient et devaient aider ensemble à régler les principaux problèmes de l'agenda international.

Nous avons parlé en détail de la Syrie, notamment des idées formulées actuellement concernant la mise en place de zones de désescalade sur le territoire de ce pays. Nous partageons la conviction que cela doit être un premier pas vers la cessation totale de la violence, qui aidera à régler les problèmes humanitaires et à créer des bases solides pour avancer vers un règlement politique en s'appuyant sur la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous avons convenu de poursuivre le travail dans le cadre du forum d'Astana, auquel les USA assistent en tant qu'observateurs. Nous avons apprécié la contribution constructive des États-Unis durant la dernière réunion. Nous coopérerons également dans le cadre du processus de Genève qui, comme l'a déclaré l'Envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu pour la Syrie Staffan de Mistura, doit reprendre la semaine prochaine. Nous espérons que le gouvernement syrien et tous les groupes d'opposition agiront de manière constructive.

Nous avons également abordé d'autres problèmes auxquels est confrontée la communauté internationale et au sujet desquels, avec les USA et d'autres acteurs, nous pouvons effectivement jouer un rôle positif. Dans ce contexte ont été mentionnés le processus de paix au Proche-Orient, la situation en Afghanistan et la mise en œuvre des Accords de Minsk en Ukraine. Sur ces questions nous avons convenu de poursuivre les contacts de travail et de chercher des solutions pour rapprocher les positions de tous les acteurs intéressés.

Nous avons évoqué l'état des relations bilatérales, qui n'est pas réjouissant. Les causes pour lesquelles ces relations en sont là sont bien connues. Malheureusement, l'administration précédente a tout fait pour détruire les bases de nos relations. A présent il faut repartir d'un niveau très bas. Nous avons parfaitement conscience du fait que les citoyens russes et américains veulent vivre en bonne entente et communiquer normalement. Je pense que la tâche des hommes politiques consiste à faire en sorte que toutes les couches artificielles qui l'empêchent soient supprimées.

Avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson nous avons abordé les résultats de l'entretien de nos adjoints qui ont passé en revue l'état des relations bilatérales hier à New York. Il est évident que tous les problèmes n'ont pas été réglés, je dirais même que les progrès sont très modestes. Nous nous sommes mis d'accord pour poursuivre par cette voie l'analyse des éléments irritants qui sont artificiellement apparus dans nos relations. Je pense que c'est une approche utile et professionnelle. Nous ne pourrons pas régler tous les problèmes d'un coup. C'est parfaitement clair. Mais la présence d'une volonté d'avancer dans ce sens est un point positif. Le Président américain Donald Trump a clairement réaffirmé vouloir construire des relations mutuellement bénéfiques, professionnelles et pragmatiques, ainsi que régler les problèmes. Le Président russe Vladimir Poutine et le Président américain Donald Trump visent tous les deux des résultats concrets qui seront palpables et permettront de remédier aux problèmes, y compris de l'agenda international.

Question: Avez-vous évoqué les sanctions, notamment le rétablissement de l'accès à la propriété publique russe à Washington et à New York? Quelles mesures de rétorsion seront prises si cette situation n'était pas réglée côté américain?

Sergueï Lavrov: Les sanctions sont des actions unilatérales engagées à notre encontre, c'est pourquoi leur règlement n'est pas notre problème.

La question concernant la propriété publique occupe une place particulière dans nos pourparlers. Le droit de propriété est confirmé par les documents juridiques émis aux USA. Au cours des derniers jours de son mandat, l'administration de Barack Obama a engagé des actions mesquines contre notre propriété et nos diplomates, qui ont été sommés de quitter les États-Unis dans un délai de 24 heures. Tout le monde, notamment l'administration de Donald Trump, sait que ces actions sont illégitimes. En évoquant ces décisions le Président russe Vladimir Poutine a déclaré que nous avions parfaitement le droit de réagir par la réciproque. La partie américaine sait à quoi cela ressemblerait. Mais nous ne suivrons pas ceux qui tentent de détruire nos relations. Nos collègues américains connaissent notre position. J'espère que nous réussirons à régler cette situation sans détériorer nos relations.

Question: Au sujet de la Syrie, avez-vous parlé du règlement politique de la situation dans ce pays? D'après vous, quel rôle jouera Bachar al-Assad? En quoi votre point de vue diverge de la vision américaine? Quel ont été les progrès en ce sens depuis un mois?

Aux USA on se focalise particulièrement sur les prétendus contacts du Président américain Donald Trump avec des représentants russes pendant sa campagne électorale, il y a eu un certain malentendu. Y a-t-il des changements dans les relations?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne les discussions et le bruit autour de nos relations, ainsi que les rumeurs selon lesquelles nous dirigerions soi-disant toute la politique nationale américaine.

Bien sûr, nous constatons le contexte absolument anormal dans lequel évoluent nos relations. Je trouve que c'est tout simplement humiliant pour le peuple américain d'entendre que la Fédération de Russie dirige la politique nationale des USA. Comment un grand pays peut-il penser ainsi? A mes yeux, les politiciens nuisent sérieusement au système politique américain quand ils tentent de montrer que quelqu'un dirige l'Amérique de l'extérieur.

En ce qui concerne la Syrie nous nous sommes concentrés avant tout sur les idées évoquées pendant la visite du Secrétaire d’État américain Rex Tillerson à Moscou, quand il avait partagé les idées concernant la mise en place de zones de désescalade et de sécurité. Cette initiative avait été mentionnée par le Président américain Donald Trump lors de ses entretiens téléphoniques avec le Président russe Vladimir Poutine. Puis le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson l'a présentée plus en détail à Moscou. Aujourd'hui cette initiative s'est concrétisée sous la forme d'accords à Astana, qui proposent de créer quatre zones de désescalade, y compris au sud - car les USA souhaitent particulièrement stabiliser la situation à la frontière de la Syrie avec la Jordanie et Israël. Nous sommes prêts à coopérer sur ce plan.

Nous avons abordé aujourd'hui les voies et les mécanismes concrets que nous pouvions gérer ensemble. Bien sûr, le processus de paix est très important. Nous sommes convaincus qu'il ne faut pas marquer de longue pause. C'est pourquoi nous saluons la décision de l'Envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu pour la Syrie Staffan de Mistura de relancer les négociations de Genève mi-mai (dans quelques jours). Comme je l'ai déjà dit, nous espérons que le cadre dans lequel ce processus évolue sera acceptable pour le gouvernement syrien et pour tous les opposants, et que la discussion se déroulera parallèlement sur les quatre "paniers" désignés par Staffan de Mistura: la gestion du pays, la préparation d'une nouvelle Constitution, la préparation des élections et la lutte contre le terrorisme.

Question: La récente déclaration du Pentagone selon laquelle le "diable est dans les détails" concernant la mise en place des zones de désescalade en Syrie n'est pas très claire de la part des USA. Qui assurera la sécurité de ces zones et comment fonctionnera ce projet dans l'ensemble? D'après vous, le travail en ce sens du côté des partenaires américains est-il suffisant?

Sergueï Lavrov: "Le diable est dans les détails" est une vérité bien connue. A l'étape actuelle il y a une entente sur le plan conceptuel et en ce qui concerne les paramètres géographiques des zones de désescalade. Le mémorandum signé à Astana formule les mesures à prendre concernant la sécurité, qui sera assurée par les parties impliquées autour des zones de désescalade. Nous partons du fait qu'ils joueront un rôle d'initiative dans ce processus. Nous espérons que les USA pourront apporter leur contribution en matière de sécurité et sur les questions humanitaires, pour assurer le cessez-le-feu également sur d'autres territoires où ce problème existe.

Question: Beaucoup de choses se sont produites dans les relations internationales depuis l'investiture de Donald Trump. Pouvez-vous dire que le langage de la communication entre les USA et la Russie a changé, notamment après les frappes américaines contre la Syrie?

Sergueï Lavrov: Actuellement, le dialogue entre la Russie et les USA est dépourvu de l'idéologisation caractéristique de l'administration d'Obama. Le Président américain Donald Trump et son administration, le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson, sont des hommes qui souhaitent mener un dialogue non pas pour montrer leurs exploits dans le domaine des préférences idéologiques mais pour régler des questions concrètes dont dépend le développement du pays, la prospérité de la population et le règlement des conflits dans différentes régions du monde.

Question: Le Président américain Donald Trump a-t-il évoqué, durant votre entretien, les préoccupations américaines concernant l'ingérence russe dans le processus électoral américain?

Sergueï Lavrov: J'ai déjà répondu à cette question. Nous suivons ce qui se passe chez vous vis-à-vis de la Russie et de son soi-disant "rôle décisif" dans votre politique nationale. Nous avons parlé de dossiers concrets avec Donald Trump. Il n'a pas mentionné cette bacchanale.

Question: Les renseignements américains accusent la Russie de s'être ingérée dans les élections américaines. Le Président des USA Donald Trump dit que c'est faux. Vous a-t-il affirmé qu'il ne croyait pas que la Russie s'était ingérée d'une quelconque manière dans la campagne électorale?

Sergueï Lavrov: A première vue, nous sommes tous des adultes ici. Je n'aurais jamais pensé devoir répondre à de telles questions, qui plus est aux USA avec votre système politique démocratique très développé.

Le Président américain Donald Trump a déclaré plusieurs fois publiquement ce qu'il pensait des affirmations selon lesquelles nous nous serions ingérés dans vos affaires intérieures. Ses déclarations publiques me suffisent. Pas besoin de se le dire secrètement à l'oreille. Nous connaissons la position de Donald Trump et de ceux qui tentent de prouver le contraire. Le problème est que personne n'a fourni la moindre preuve. Si vous couvrez l'actualité internationale et la vie de votre pays, en tant que journalistes vous devez vous intéresser aux preuves.

Question: Vous venez d'apprendre que le directeur du FBI James Comey avait été démis de ses fonctions. Compte tenu des accusations du FBI visant votre pays, êtes-vous ravi d'apprendre cette nouvelle?

Sergueï Lavrov: Cette question ne me concerne pas du tout. Je peux simplement vous citer l'exemple d'autres situations en Russie, en France ou au Royaume-Uni, de renvoi ou de nomination. Ce sont vos affaires intérieures.

Question: A-t-on évoqué une éventuelle rencontre des présidents Vladimir Poutine et Donald Trump? Quand pourrait-elle avoir lieu: en juillet ou plus tôt?

Sergueï Lavrov: Lors de leur dernier entretien téléphonique, les deux présidents ont déjà confirmé leur rencontre en marge du G20 en Allemagne début juillet. Aujourd'hui, nous avons évoqué avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson les avancées sur les points susmentionnés de l'ordre du jour, y compris la Syrie et d'autres questions, afin de préparer des résultats visibles et palpables pour cette rencontre. Quoi qu'il en soit, ils se rencontreront en juillet.

Question: Pouvez-vous parler plus en détail de votre rencontre avec le Président américain Donald Trump et de vos relations avec lui? Pourquoi pensez-vous que son passé d'homme d'affaires pourrait faciliter les relations de la Russie par rapport à l'administration de Barack Obama? A-t-il dit quelque chose à ce sujet?

Sergueï Lavrov: J'ai déjà répondu à cette question. Il est toujours plus utile, pour les relations, de faire des affaires au lieu d'exposer des préférences idéologiques et de faire de la propagande. Telles sont nos attentes.

Question: Quelle est la stratégie de sortie de la Russie de Syrie?

Sergueï Lavrov: Nous n'avons pas de notion de "stratégie de sortie". Nous devons tous faire ce qui a été convenu, comme le fixent les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Il faut les mettre en œuvre, empêcher tous les phénomènes terroristes en Syrie, empêcher que ce pays se transforme en foyer d'extrémisme et d'instabilité, empêcher que se répètent les scénarios irakien et libyen.

Quelqu'un m'a posé une question sur le Président syrien Bachar al-Assad. Dans le cas de l'Irak et de la Libye la communauté internationale était obsédée par l'idée de renverser un homme: Saddam Hussein en Irak et Mouammar Kadhafi en Libye. Nous avons vu le résultat. Quand nous évoquons le règlement de la crise syrienne, tirons des leçons des erreurs du passé et ne parions pas sur le changement d'un dirigeant concret mais sur l'éradication de la menace terroriste. Le Président américain Donald Trump a réaffirmé aujourd'hui que la priorité des USA en Syrie était de vaincre le terrorisme. Sur ce point, nous sommes entièrement solidaires.

Question: La Russie est accusée de soutenir les talibans en Afghanistan: que pouvez-vous en dire?

Sergueï Lavrov: Nous avons exigé à plusieurs reprises de fournir ne serait-ce qu'une preuve. Ceux qui s'occupent sérieusement de l'Afghanistan visualisent la situation sur place dans sa totalité. Aucun analyste sérieux, qui ne cherche pas à se faire une réputation bon marché, n'affirme que nous aidons les talibans avec des armes.

Nous travaillons avec les talibans pour mettre en œuvre la décision du Conseil de sécurité des Nations unies prise à l'initiative du gouvernement afghan, qui stipule que les talibans doivent être rattachés au processus de paix s'ils reconnaissent la Constitution afghane actuelle, s'ils renoncent à la violence et ne se lient pas avec des terroristes. C'est l'une condition pour que tout le monde travaille avec les talibans. Le gouvernement afghan est prêt à s'entendre avec eux sur cette base. Les talibans font partie de la population afghane. Il est difficile d'imaginer que le conflit puisse être réglé sans eux, notamment après la destruction laissée par les forces de l'Otan en dix ans de présence sans avoir réglé le moindre problème, en aggravant la menace terroriste, en permettant l'arrivée de Daech en Afghanistan alors qu'il n'y existait pas auparavant, en décuplant la production de drogues. Les problèmes sont nombreux. Tous les Afghans doivent s'unir sur la base des critères que j'ai mentionnés.

Question: Avons-nous bien compris que pendant votre entretien avec le Président américain Donald Trump, il n'a pas évoqué l'ingérence de la Russie dans les élections américaines de l'an dernier? Cette question n'a pas du tout été évoquée?

Sergueï Lavrov: Je viens de répondre à cette question. Le Président américain Donald Trump déclare publiquement que ce sont des fantaisies. Posez sur la table une seule preuve pour que nous puissions y réagir. Aujourd'hui, quand on nous dit dans les yeux que tout le monde est au courant de tout - et cela dure depuis des mois aucune preuve , y compris au Sénat avec des commissions spéciales - ce n'est pas sérieux.

Question: Vous avez dit être intéressé par la participation américaine à la mise en place de zones de désescalade en Syrie. Pouvez-vous en parler plus en détail? Donald Trump ou Rex Tillerson ont-ils dit que dans une certaine mesure les USA participeraient à la création de telles zones avec la Russie?

Sergueï Lavrov: Premièrement, l'idée a été suggérée initialement par les représentants américains – le Président américain Donald Trump et le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson. Nous avons utilisé le format d'Astana pour commencer à avancer sur le plan pratique. Nous saluerons toute contribution des USA. Cela doit être évoqué par celui qui s'occupe professionnellement de la situation sur le terrain, qui la maîtrise. Nous avons la possibilité de promouvoir ce processus à Astana et à Genève. Aujourd'hui nous sommes d'accord qu'en tant qu'acteurs actifs de ce processus global qu'est le règlement syrien nous poursuivrons ces contacts avec d'autres acteurs centraux, notamment avec les pays de la région.

Merci beaucoup, nous devons partir en Alaska.

 

mid.ru

 

 

Bonsoir,

Ce fut une longue journée. Nous nous sommes entretenus avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson, suite à quoi nous nous sommes réunis longuement (plus de 2 heures) avec le Président russe Vladimir Poutine.

L'entretien a été substantiel et franc, nous avons évoqué l'ensemble des questions clés relatives à nos relations bilatérales et à notre coopération dans les affaires internationales.

Nous avons constaté que la phase actuelle que traversaient nos relations et la situation internationale n'était pas la plus calme. Il existe de nombreux problèmes, y compris les mines à retardement laissées par la précédente administration américaine de Barack Obama. Nous sommes réalistes et nous comprenons que de sérieux efforts sont nécessaires pour surmonter ces barrières. Nous sommes disposés à fournir de tels efforts, comprenant que ce sera réciproque de la part de nos collègues américains - c'est un fait. Aujourd'hui le Président russe Vladimir Poutine a réaffirmé à nouveau cette ligne conséquente.

Nous constatons des tentatives visant à empêcher notre coopération et même à aggraver la confrontation. Nous pensons que c'est une approche à courte vue, d'autant que l'histoire a montré que quand Moscou et Washington coopéraient notre population et le monde entier étaient gagnants.

Nous avons réaffirmé notre disposition générale à lutter sans merci contre le terrorisme international. Ce sujet a été évoqué par nos présidents durant plusieurs entretiens téléphoniques, y compris dans la nuit du 3 au 4 avril quand Donald Trump a téléphoné à Vladimir Poutine pour exprimer ses condoléances suite à l'attentat dans le métro de Saint-Pétersbourg.

Bien évidemment, dans le contexte de la lutte contre le terrorisme nous avons évoqué la situation en Syrie. Nous avons évidemment abordé l'incident qui s'est produit impliquant l'usage de produits chimiques le 4 avril en Syrie dans la province d'Idleb, et l'attaque de missiles américaine contre un aérodrome militaire qui a suivi le 7 avril. Comme vous le savez, nous avons exprimé plusieurs fois notre vision des faits. Aujourd'hui nous avons souligné qu'il était nécessaire d'organiser une enquête très rigoureuse sur cet incident qui a déjà fait l'objet de nombreuses spéculations.

La Fédération de Russie a demandé d'attirer l'attention de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) de La Haye sur le fait qu'elle était habilitée à entamer une telle enquête. Nous avons également attiré l'attention sur la lettre officielle du gouvernement syrien adressée à l'Onu et à l'OIAC demandant d'envoyer immédiatement un groupe d'inspecteurs pour mener une enquête impartiale et objective sur la situation sur les lieux de l'incident dans la province d'Idleb et sur l'aérodrome qui a été attaqué. Nous avons noté la disposition de nos collègues américains à soutenir une telle enquête. Nous espérons que les compétences de l'Onu et de l'OIAC entreront en action sans délai. A cet égard nous trouvons contre-productive la tentative d'adopter au Conseil de sécurité des Nations unies une résolution qui ne sera pas consacrée tant à l'enquête sur cet incident qu'à la légitimation des accusations qui accusent a priori Damas des faits. Nous avons d'autres faits. Je répète: nous n'essayons pas de les imposer à qui que ce soit. Nous voulons une enquête objective, impartiale et honnête.

Nous avons également évoqué la situation concernant les actions de l'aviation de la Russie et de la coalition menée par les USA dans le contexte du Mémorandum sur la prévention des incidents en Syrie et la sécurité des vols lors des opérations en Syrie. Comme vous le savez, ce Mémorandum a été suspendu par la Russie. Le Président russe Vladimir Poutine a confirmé aujourd'hui notre disposition à le rétablir à condition de confirmer clairement l'objectif initial des actions de l'aviation américaine et russe, à savoir la lutte contre Daech, le Front al-Nosra et d'autres organisations terroristes associées à ces groupes.

Nous partons également du fait que la ligne publiquement annoncée par la Russie et les USA concernant l'absence d'intention de s'ingérer dans les affaires intérieures de la Syrie ou d'autres États reste en vigueur. Nous espérons que les exemples de l'Irak, de la Libye et d'autres pays serviront de mise en garde contre la répétition de tels scénarios, y compris au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Je souligne encore une fois que notre disposition générale à éliminer et à défaire complètement Daech et d'autres terroristes reste en vigueur, comme cela a été entièrement confirmé aujourd'hui.

Hormis la lutte contre le terrorisme en Syrie et dans la région, nous avons un intérêt commun: parvenir à régler politiquement la crise syrienne très complexe. Ces dernières années, la Russie et les États-Unis ont été à la tête des efforts internationaux pour trouver des compromis, pour réunir tous les acteurs du dossier - aussi bien les belligérants intérieurs que les forces extérieures - à la table des négociations sous l'égide de l'Onu. Nous avons convenu aujourd'hui de poursuivre notre coopération bilatérale afin d'aider et de stimuler le processus multilatéral. Nous apprécions le fait de disposer, en plus du processus de Genève auquel nous participons à part entière avec nos confrères américains, de la plateforme d'Astana où les partenaires américains sont présents en tant qu'observateurs.

La Russie et les États-Unis ont également de nombreuses opportunités d'aider la communauté internationale à régler les conflits au Yémen, en Libye et notamment de trouver des approches pour faire avancer le processus de paix israélo-palestinien qui est au point mort. Je suis certain que les contacts qui se poursuivent sur ces sujets ne sont pas inutiles.

Nous avons également évoqué le thème de l'Afghanistan. Comme vous le savez, ces dernières années nous avons utilisé différents mécanismes pour former un soutien extérieur aux efforts pour la réconciliation afghane. L'une de ces tentatives sera entreprise le 14 avril à Moscou. Nous avons planifié une réunion au "format de Moscou" avec la participation de l'Afghanistan et de ses voisins, y compris d'Asie centrale, où des représentants américains ont également été invités. Nous espérons qu'ils pourront participer à cette réunion à tel ou tel niveau.

Nous avons abordé la crise en Ukraine. Nous sommes d'accord sur le fait que les Accords de Minsk de 2015 doivent être remplis. Nous avons rappelé que l'administration précédente des USA avait établi un canal bilatéral de consultations entre Moscou et Washington en plus du "quartet" du Format Normandie. Nous avons senti l'intérêt de l'administration actuelle à poursuivre les contacts bilatéraux à ce sujet pour aider à chercher des solutions pratiques afin de mettre en œuvre les Accords de Minsk dans leur totalité. Nous saluerons de tels efforts. Nous y sommes prêts.

Nous avons parlé de la situation sur la péninsule de Corée, qui nous préoccupe sérieusement. La Russie et les USA prônent le respect rigoureux des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies qui ont été adoptées à ce sujet. Nous avons essayé de comprendre aujourd'hui comment trouver les moyens de sortir de cette spirale de confrontation pour réunir les conditions propices à la négociation, pour régler le problème de la dénucléarisation de la péninsule de Corée par des efforts politiques et diplomatiques.

Nous avons noté également la responsabilité particulière de la Russie et des USA en ce qui concerne la sécurité militaro-politique sur le plan régional et mondial. Nous avons fait une mise au point concernant l'application des accords sur la stabilité stratégique et sur la réduction des armes en vigueur entre nos pays. Nous avons convenu de surmonter la pause marquée dans ces processus pour des raisons objectives suite au changement d'équipe à la Maison blanche. Nous espérons que les contacts pour examiner notre coopération dans le domaine de la stabilité stratégique et du contrôle des armes seront rétablis, se dérouleront de manière professionnelle autant que pragmatique et viseront à accomplir clairement ce qui a été convenu.

Nous avons mentionné nos relations économiques. Nous sentons des deux côtés l'intérêt des milieux d'affaires d'accroître la coopération et de surmonter la tendance négative observée actuellement dans nos échanges commerciaux et dans les investissements pour des raisons subjectives et objectives. De notre côté, nous avons proposé de soutenir les initiatives des milieux d'affaires des deux pays afin que leurs contacts directs soient soutenus par l’État russe et par l'administration américaine.

Autre accord: nous avons convenu de désigner des représentants spéciaux de nos ministères - du Ministère russe des Affaires étrangères et du Département d’État américain - pour examiner en détail, sans émotions ni exacerbations artificielles, les sujets irritants qui se sont accumulés dans nos relations ces dernières années, notamment sous l'administration de Barack Obama. Je pense que si les deux parties avaient une approche pragmatique de ce travail, il donnerait forcément des résultats et permettrait d'améliorer nos relations.

Dans l'ensemble, je pense que nous comprenons tous à quel point la situation est difficile dans nos relations et dans le monde, combien sont nombreux ceux qui souhaitent s'essayer aux particularités des technologies de communication modernes, dans la sphère cybernétique, dans le monde virtuel dans l'ensemble, à quel point certaines personnes abusent des possibilités offertes par les technologies modernes en essayant de les utiliser à leurs fins politiques très malsaines. Je pense qu'il y a suffisamment de personnes raisonnables aux USA et en Russie pour "séparer le bon grain de l'ivraie" et suivre les intérêts profonds et non conjoncturels de nos peuples, nos pays et toute la communauté internationale.

C'est mon sentiment après notre entretien. Malgré tout les problèmes, aussi bien objectifs qu'artificiellement créés, il existe des perspectives de travail conjoint. La Russie est ouverte non seulement au dialogue avec les USA dans différents domaines, mais également aux actions conjointes visant un résultat dans l'intérêt des deux pays. Bien sûr, nous attendons une réciprocité de la part des USA. Je suis certain que l'entretien d'aujourd'hui et les heures que nous avons passées avec Rex Tillerson, tous les deux et avec le Président russe, n'ont pas été vaines. Après ce que nous avons fait aujourd'hui ensemble, nous nous comprenons mieux. J'espère que ces contacts se poursuivront aussi bien directement entre nous qu'entre nos représentants et d'autres départements de l'administration américaine et du gouvernement russe.

Question (adressée à Rex Tillerson): Ces derniers jours, nous avons attendu de la part de Washington des déclarations non seulement contradictoires, mais également agressives. Je veux parler des propos du Président américain Donald Trump qui a qualifié le Président syrien Bachar al-Assad d'"animal", ainsi que de la déclaration du porte-parole de la Maison blanche Sean Spicer qui a comparé Bachar al-Assad à Adolf Hitler, en commettant le lapsus "qu'Adolf Hitler n'avait pas utilisé d'arme chimique". Comment ces déclarations contribuent-elles aux objectifs diplomatiques? Quand cette rhétorique pourrait-elle changer?

Sergueï Lavrov (ajoute après Rex Tillerson): Je dois ajouter quelques mots. Il est évident que c'est un thème (l'enquête sur les incidents d'usage de produits toxiques en Syrie) sur lequel nous divergeons car la Russie insiste sur une enquête objective. En 2013, nous avions initié avec les USA la destruction de l'arme chimique en Syrie. Dans un délai record avaient été préparés les accords nécessaires à l'OIAC de La Haye et au Conseil de sécurité des Nations unies. Des rapports de l'OIAC ont fait état de progrès dans la destruction de toutes les réserves déclarées d'armes chimiques. Ils constataient également un problème: que certains lieux où l'arme chimique était stockée étaient contrôlés par les extrémistes. Un processus est en cours entre Damas et La Haye, avec ses aspérités. Nous profitons de nos relations avec le gouvernement syrien pour le pousser à une coopération à part entière. Nous sommes attachés à l'achèvement de ce travail et nous le mènerons jusqu'au bout.

En ce qui concerne l'enquête sur les informations faisant état de l'usage de l'arme chimique, il existe la Mission d'établissement des faits de l'OIAC et le Mécanisme d'enquête conjoint de l'OIAC-Onu justement conçus pour enquêter sur les cas d'usage de l'arme chimique en Syrie. Nous avons des questions par rapport à ces structures car toutes les accusations d'usage de produits toxiques par le gouvernement syrien, sans exception, sont basées sur des "témoignages à distance" de certaines ONG. Je ne vais pas m'arrêter une fois de plus sur les Casques blancs qui se sont complètement discrédités et ont diffusé plusieurs fausses informations.

Quant aux preuves concernant l'usage de l'arme chimique sur le territoire contrôlé par l'opposition, le gouvernement syrien et les militaires russes qui travaillent en Syrie ont transmis plusieurs fois des preuves matérielles à l'OIAC, y compris des échantillons à analyser. Il ne s'agit pas de "témoignages à distance" mais de preuves matérielles. L'analyse de ces preuves matérielles envoyées à La Haye est sérieusement retardée.

Je répète: je ne cherche pas à accuser ou à protéger qui que ce soit. Nous insistons sur une enquête objective concernant les faits du 4 avril 2017. D'ailleurs, comme cela s'est déjà produit auparavant, tout cela a coïncidé "parfaitement" avec la réunion d'une conférence sur la Syrie à l'initiative de l'UE à Bruxelles. Dès l'annonce de l'usage de produits toxiques dans la province d'Idleb, de nombreux participants ont commencé à exiger haut et fort que la conférence soit consacrée à ce sujet précis, alors qu'elle était censée évoquer l'ensemble des problèmes du processus de paix en Syrie. Compte tenu de l'agitation et de la tension colossale créée dans l'espace médiatique, dans la sphère politique et auprès de la communauté internationale autour de cet incident, nous sommes convaincus qu'il faut mener "à tête froide" une enquête impartiale, internationale et indépendante. Il faut envoyer un groupe international d'experts objectifs et professionnels à l'endroit où des produits chimiques auraient été utilisés et sur l'aérodrome qui, selon les affirmations de nos collègues américains, aurait été utilisé pour y envoyer des avions avec des munitions toxiques. Aucune preuve montrant que c'était le cas n'a été avancée, d'autant que selon différentes chaînes de télévision et les dépositions des personnes qui se trouvaient sur cet aérodrome immédiatement après le décollage et l'attaque, aucun signe indiquant la présence de quelconque arme chimique n'a été remarqué.

Pardon pour ce commentaire aussi long, mais je voudrais souligner notre totale conviction que si nos collègues de l'Onu et de La Haye esquivaient cette enquête, cela signifierait qu'ils ne souhaitent pas établir la vérité. Nous insisterons sur ce point.

Question (adressée aux deux ministres): Comment pourriez-vous convaincre le Président syrien Bachar al-Assad de participer à la transition politique? La position de la Russie et des USA diverge concernant la Syrie et l'Ukraine. Pensez-vous avoir éclairci certaines questions au cours de l'entretien d'aujourd'hui?

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson): De mon côté, je voudrais dire que je ne pense pas que la distance qui nous sépare des USA sur de nombreuses questions de l'agenda international soit infranchissable. Cela vaut pour la Syrie et l'Ukraine. Pendant nos allocutions d'ouverture, nous avons mentionné avec Rex Tillerson les accords concernant non seulement la sauvegarde mais également l'intensification des canaux de dialogue sur la Syrie et sur l'Ukraine.

En ce qui concerne concrètement le problème de la Syrie, notamment Bachar al-Assad, nous avons fait une brève excursion historique. Rex Tillerson a dit qu'il était un homme nouveau et préférait s'occuper des problèmes actuels plutôt que fouiller dans le passé. Cependant, le monde est ainsi fait que si nous ne tirons pas les leçons du passé nous ne pourrons pas réussir dans le présent. J'ai rappelé les situations où un groupe d’États, notamment des pays occidentaux, des membres de l'Otan, étaient absolument obsédés par l'élimination de tel ou tel dictateur ou dirigeant totalitaire. Dans le but d'éliminer le président de l'ex-Yougoslavie Sloboban Milosevic, en 1999, l'Otan a déclenché une guerre au centre de l'Europe en violant grossièrement la Charte de l'Onu et l'Acte final d'Helsinki de l'OSCE. Par ailleurs, ses membres ont bombardé un centre de télévision - ce qui est un crime de guerre d'après les Conventions de Genève - et des quartiers résidentiels, l'Ambassade de Chine a été attaquée, des ponts et des trains civils ont été bombardés pendant presque trois mois. Au final, quand il n'y avait plus de munitions ni d'objectifs pouvant être considérés comme des cibles à double usage, ils sont venus au Conseil de sécurité des Nations unies.

Un autre exemple est celui du dictateur Saddam Hussein qui a été pendu après l'invasion de l'Irak. Nous savons tous comment avait été justifiée cette invasion. Depuis, seulement Tony Blair s'est repenti publiquement en avouant que tous les prétextes pour envahir l'Irak étaient faux. Vous savez tout aussi bien que nous où en est l'Irak aujourd'hui.

Puis il y a eu Mouammar Kadhafi. Il a été également annoncé que ce dictateur n'avait pas sa place sans son pays et que la démocratie devait y triompher. Nous savons également ce qui se passe actuellement avec la Libye. La structure étatique du pays est remise en question, et avec les USA et d'autres partenaires (le Président russe Vladimir Poutine en a parlé hier avec son homologue italien Sergio Mattarella) nous nous efforçons de rétablir l’État libyen à travers une entente nationale, nous cherchons à mettre un terme à la situation où ce pays s'est transformé en canal de migration clandestine, de commerce d'esclaves comme l'ont annoncé aujourd'hui vos collègues journalistes.

En parlant d'exemples assez récents, il convient de citer le Soudan dont le président Omar el-Béchir est recherché par la Cour pénale internationale. D'autre part, l'administration de Barack Obama a décidé que, pour régler le problème du Soudan, il fallait couper le pays en deux. Le Soudan du Sud a été créé, sachant qu'on nous demandait activement d'aider à obtenir l'accord du président Omar el-Béchir, que les USA veulent voir au tribunal, pour qu'il ne s'oppose pas à la division du Soudan en deux États. Le président Omar al-Béchir a tenu sa parole en coopérant avec la communauté internationale. Le Soudan a été divisé en deux parties selon le projet de l'administration de Barack Obama seulement pour que, l'an dernier, Washington commence à insister sur l'adoption de sanctions contre sa création – le Soudan du Sud.

Les expériences de ce genre, basées sur l'obsession de remplacer un dictateur ou un dirigeant totalitaire, sont donc du déjà-vu. Nous savons très bien comment cela se termine. Je ne me souviens pas d'exemples où un dictateur a été renversé puis que "tout allait comme sur des roulettes". Si vous en connaissez, je vous serais reconnaissant de m'en parler.

C'est pourquoi en Syrie, comme l'a souligné à plusieurs reprises le Président russe Vladimir Poutine, nous ne misons pas sur une personne, sur le Président Bachar al-Assad ou sur un autre, comme certains cherchent à le faire actuellement en Libye avec Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar. Nous souhaitons qu'ils s'assoient à la table des négociations pour trouver une solution. De la même manière qu'en Syrie. Tous les Syriens, tel que c'est écrit dans la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, doivent s'asseoir et trouver un terrain d'entente. Il doit s'agir d'un dialogue intersyrien inclusif. C'est aux Syriens de décider du sort de leur pays sans aucune exception, tel que c'est écrit dans la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Le plus important n'est pas d'écarter un personnage de la scène politique mais de s'entendre sur la structure de l’État syrien pour qu'il soit démocratique, laïque (ce que ne veulent pas les opposants du Haut comité des négociations) pour que dans cet État, tous les groupes ethniques et confessionnels se sentent en sécurité et soient représentés de manière juste au gouvernement. Je vous assure que dès qu'un tel consensus sera atteint - or cela passe par la rédaction d'une nouvelle Constitution - le sort de certains individus à part sera réglé bien plus efficacement et sans conséquences tragiques pour l’État, le pays et le peuple.

Question: Avez-vous évoqué aujourd'hui la prétendue ingérence de la Russie dans l'élection présidentielle américaine? En quoi les agissements de la Russie dans le cyberespace sont-ils différents de ceux des USA? Selon les médias américains, nous savons que le programme nucléaire de l'Iran a été perturbé grâce au virus Stuxnet mis au point par les USA. Aujourd'hui, exactement de la même manière, les États-Unis cherchent à stopper le programme balistique de la Corée du Nord grâce à l'arme cybernétique.

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson): Nous souhaitons établir une coopération étroite pour lutter contre les crimes dans le cyberespace. Vous l'avez probablement entendu, nous en avons souvent parlé. Il y a seulement un an et demi, en octobre 2015, compte tenu de la préoccupation de l'administration Obama quant aux actions de prétendus "hackers russes" - que les Américains ont commencé à arrêter à travers le monde et à extrader illégalement aux USA sans recourir aux procédures juridiques en vigueur entre Moscou et Washington pour les poursuivre en justice - nous avions proposé à l'administration de Barack Obama d'établir une coopération, d'organiser des contacts spéciaux au niveau des organismes compétents, de créer un mécanisme bilatéral qui échangerait en temps réel les informations pour savoir où, qui et comment tente de violer les normes juridiques internationales et nationales de la Russie et des États-Unis. A l'époque déjà, nous avions déclaré que nous ne voulions pas que nos citoyens commettent des crimes cybernétiques. L'administration de Barack Obama a rejeté cette proposition, elle n'a aucunement réagi. Puis tout à coup, à la fin de leur "cadence" en novembre 2016, les Américains ont tout de même proposé une rencontre. Bien sûr, nos spécialistes compétents ont accepté mais au dernier moment l'administration de Barack Obama a changé d'avis, visiblement trop occupée à saper au maximum les relations russo-américaines avant l'arrivée de la nouvelle administration.

Nous avons effectivement parlé aujourd'hui du fait que notre intérêt était toujours aussi réel et d'actualité. Nous avons proposé de rétablir les contacts entre les représentants spéciaux du Président russe et de l'administration américaine au niveau des services compétents. Nous sommes absolument favorables à un tel contact. Nous avons senti que, cette fois, le résultat de ces efforts allait entraîner la création d'un canal.

Question (adressée aux deux ministres): Vous avez dit qu'un groupe serait créé ou qu'un représentant spécial serait nommé pour améliorer les relations. Est-il question du rétablissement de la Commission présidentielle bilatérale?

Sergueï Lavrov: Nous n'avons pas abordé ce sujet. La commission présidentielle a été enterrée par le Président Barack Obama. J'espère qu'elle pourra être réanimée sous une forme ou sous une autre. Mais nous projetons de créer des canaux pour examiner les questions problématiques de nos relations bilatérales indépendamment d'une structure pour chapeauter le tout. Nous déléguerons simplement des personnes pour analyser où nous avons des difficultés, où nous nous froissons et si nous devons le faire. Ils verront comment il est possible de surmonter les problèmes, avant tout ceux qui ont été créés artificiellement.

Question (adressée à Rex Tillerson): Avez-vous évoqué avec le Président russe Vladimir Poutine ou avec le Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov les sanctions ou d'autres leviers que le gouvernement américain pourrait utiliser pour changer le comportement de la Russie? Avez-vous présenté à Vladimir Poutine ou à Sergueï Lavrov des preuves concrètes d'ingérence de la Russie dans les affaires intérieures d'un autre pays?

Si des preuves d'usage de l'arme chimique étaient retrouvées, que ferait la Russie dans ce cas? Le Président russe Vladimir Poutine a dit qu'il fallait apporter des preuves. Est-ce que cela affecterait le départ de Bachar al-Assad?

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson): Le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson n'a pas évoqué la menace de sanctions aujourd'hui - ni aucune autre menace à notre égard d'ailleurs. Nous avons évoqué franchement les questions à l'ordre du jour, y compris sur les problèmes que nous avons qui sont majoritaires.

La question de savoir ce qui adviendrait si l'enquête révélait l'implication du gouvernement syrien dans les attaques chimiques est hypothétique selon moi. Nous ne voulons pas lire dans le marc de café comme l'ont déjà fait ceux qui ont lancé la campagne hystérique pour bombarder d'urgence la Syrie "jusqu'à la dernière pierre". De tels appels ont été lancés par des sénateurs et des congressistes américains après l'attaque américaine contre l'aérodrome syrien. Nous ne voulons pas spéculer sur des choses si importantes que l'usage de l'arme chimique, les tentatives de disculper quelqu'un ou de mettre en scène des attaques avec l'usage de produits toxiques. Nous voulons rétablir la vérité en parfaite conformité avec les principes des lois russes et américaines, avec les lois de tout pays normal. La présomption d'innocence doit être respectée. Et si, comme je l'ai déjà dit, notre proposition officielle d'organiser une enquête impartiale envoyée aujourd'hui à La Haye était freinée, alors nous tirerons des conclusions par rapport à ceux qui utiliseront ces "freins".

En ce qui concerne les affirmations selon lesquelles le gouvernement américain posséderait des preuves irréfutables de notre ingérence dans la campagne présidentielle, je dois dire à nouveau que nous n'avons pas vu la moindre preuve ni même allusion à une preuve. J'ignore qui les a vues. Rien ne nous a été présenté ou dit, alors que nous avons appelé plusieurs fois à fournir des informations qui pourraient servir d'appui à ces accusations infondées.

Je l'ai déjà mentionné aujourd'hui: nous sommes au courant de la présence d'une cohorte de personnes qui souhaitent saper définitivement nos relations pour stimuler leurs ambitions politiques intérieures, voire en politique étrangère. Ce sont des jeux au résultat malsain et aux intentions malsaines. Apportez-nous des preuves concrètes et nous serons alors prêts à répondre.

Question (adressée aux deux ministres): Les USA ont envoyé dans la région de la péninsule de Corée un groupe d'attaque avec le porte-avions Carl Vinson. Avez-vous évoqué ce sujet pendant votre entretien, ainsi que les risques de cette démarche pour la région? 

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson): Je peux répéter que parmi d'autres sujets, nous avons parlé de la situation sur la péninsule de Corée et dans la région. Si je comprends bien, malgré toutes les nuances - probablement majeures - il existe une aspiration commune à régler ce problème par des moyens uniquement politiques et d'aboutir à la dénucléarisation de la péninsule de Corée par la voie de la négociation. Des efforts concrets sont entrepris actuellement par les participants de ce qui s'appelait auparavant les pourparlers à Six. Nous avons certaines idées avec nos collègues chinois. Nous devons nous unir autour de l'aspiration à régler ce problème uniquement par des moyens pacifiques.

Question: Le Président américain Donald Trump a qualifié le Président syrien Bachar al-Assad d'"animal". Vous continuez de soutenir cet homme. Pouvez-vous dire combien de temps la Russie risquera la vie de ses militaires et dépensera de l'argent pour sa protection?

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson): Je peux seulement répéter que, comme dans le cas des "hackers russes" et des prétendus incidents chimiques en Syrie, nous voudrions, hormis les nombreuses affirmations verbales, obtenir des preuves factuelles. Pour l'instant nous ne disposons pas de telles preuves. Je souligne à nouveau qu'en Syrie, nous travaillons à la demande du gouvernement légitime d'un État membre de l'Onu qui ne fait l'objet d'aucune sanction du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous sommes dans ce pays pour lutter contre le terrorisme. Il est dans notre intérêt d'empêcher qu'à Damas "règne le bal" de Daech et de Nosra. En regardant l'aspect factuel de la situation, en un an et demi d'activité  la coalition réunie par l'administration de Barack Obama n'a pas poursuivi l'objectif proclamé:  elle ne luttait pas activement, efficacement, instamment et intensivement contre Daech et le Front al-Nosra avant l'apparition de l'aviation russe. Même après cela, sous le mandat du Président américain Barack Obama la coalition américaine n'attaquait que certaines positions de Daech. Elle épargnait toujours le Front al-Nosra. Nous avons de sérieux soupçons - que personne n'a encore pu dissiper - que certains gardent le Front al-Nosra pour recourir, à un moment donné, à un plan B et tenter de renverser le régime de Bachar al-Assad par la force. J'ai déjà mentionné les conséquences de ce genre de scénarios. Nous l'avons vu en Irak et en Libye. J'espère que les personnes qui tirent des leçons de l'histoire prendront le dessus.

Bien sûr, il faut déterminer qui commet des crimes en Syrie et comment. Je pense, comme l'a dit récemment un collègue américain, que la règle "chaque chose en son temps" doit s'appliquer. Il doit y avoir des priorités. Récemment, nous avons entendu dire que Daech était la priorité numéro 1 de Washington. Comme l'a déclaré le porte-parole de la Maison blanche Sean Spicer, nous sommes tous parfaitement capables de défaire Daech sans toucher au régime de Bachar al-Assad. L'ex-secrétaire d’État américain John Kerry me disait la même chose, que l'administration de Barack Obama était persuadée que Daech et les terroristes en Syrie étaient une menace bien plus grave et une tâche bien plus importante que le régime de Bachar al-Assad. Dans ce sens, nous pensons de la même manière. Il faut traiter les menaces évidentes. S'il faut lutter contre Daech, s'il est possible de vaincre Daech sans renverser le régime, alors en renversant le régime on pourrait perdre face à Daech. Alors soyons guidés par le bon sens pragmatique, et non par les émotions.

 

mid.ru

 

 

Question: Les relations diplomatiques russo-azerbaïdjanaises fêtent leurs 25 ans en 2017. Comment jugez-vous les rapports entre nos deux pays à l'heure actuelle?

Sergueï Lavrov: Les relations diplomatiques entre nos États ont en effet été établies il y a 25 ans, et nous fêterons cet anniversaire important le 4 avril. Mais tout le monde sait parfaitement que les liens entre les peuples russe et azerbaïdjanais ont des racines séculaires.

 Aujourd'hui, la Russie et l'Azerbaïdjan sont des partenaires stratégiques. Notre coopération se base sur les principes d'égalité des droits et de bon voisinage, sur nos traditions séculaires d'amitié, une histoire et une culture communes. Nous avons réussi en 25 ans à conserver et à enrichir considérablement cet héritage en nous appuyant sur deux textes fondateurs: le Traité d'amitié, de coopération et de sécurité mutuelle du 3 juillet 1997 et la Déclaration sur l'amitié et le partenariat stratégique du 3 juillet 2008.   

Nous constatons avec plaisir que les relations russo-azerbaïdjanaises continuent de progresser dans tous les domaines et gagnent en qualité. Il est difficile de sous-estimer le rôle que joue le dialogue de confiance et informel entre nos chefs d’État dans ces efforts communs.

Le secteur économique affiche des succès considérables: nos échanges ont atteint en 2014 un niveau record de 4 milliards de dollars. Ils ont ensuite été affectés par l'effet négatif de la volatilité des devises nationales mais aujourd'hui nous travaillons activement à redynamiser nos liens de commerce et d'investissement. Nous comptons sur une implication maximale, à ces fins, du potentiel des liens interrégionaux et des capacités des milieux d'affaires des deux pays.

La liste des priorités constantes comprend également la coopération dans le domaine social avec un accent sur le renforcement de l'espace commun culturel et d'enseignement dont nous avons hérité. Notre projet commun - le Forum humanitaire international de Bakou sous l'égide des présidents russe et azerbaïdjanais, reconnu largement dans le monde entier - a fait ses preuves en tant que plateforme demandée de discussion sur les problèmes d'actualités liés au développement de la société moderne.     

La Russie et l'Azerbaïdjan sont non seulement amis mais aussi voisins, dans le Caucase comme en mer Caspienne. C'est pourquoi nous développons un dialogue productif non seulement sur une base bilatérale mais aussi dans le cadre de formats multilatéraux.

La Russie veut sincèrement que son voisin du sud soit un État stable, prospère et ouvert à une coopération large. Je suis certain que l'approfondissement ultérieur des relations russo-azerbaïdjanaises répond aux intérêts vitaux de nos peuples et favorisera la paix, la sécurité et la stabilité dans le Caucase du Sud.

Question: La résolution pacifique du conflit dans le Haut-Karabagh reste une priorité de la politique étrangère russe. L'année dernière, comme par le passé, nous n'avons pourtant constaté aucune initiative visant à régler ce conflit. Quelle est, d'après vous, la raison de cette inaction? Est-ce que le caractère non-résolu de ce conflit préoccupe la Russie en tant que membre du Groupe de Minsk de l'OSCE et comme pays de la région?   

Sergueï Lavrov: La Russie est naturellement préoccupée. Les événements dans la région voisine ne nous laissent pas indifférents. Nous avons tout intérêt à un rétablissement de la paix et de la sécurité, à la réouverture des frontières, au retour des réfugiés ainsi qu'à la reprise des liens commerciaux et économiques. C'est pourquoi la résolution du conflit du Haut-Karabagh fait partie de nos priorités inconditionnelles dans le domaine de la politique étrangère.

Mais je ne suis pas d'accord avec vos propos sur l'absence d'initiatives de règlement. La question du Haut-Karabagh reste au centre des préoccupations des médiateurs internationaux qui entreprennent des efforts collectifs et personnels afin de résoudre ce problème.

En ce qui concerne la Russie je vous rappelle que Saint-Pétersbourg a accueilli l'année dernière, à l'initiative du Président russe Vladimir Poutine, un sommet tripartite consacré à cette question. L'ordre du jour des rencontres de notre Président avec les leaders azerbaïdjanais et arménien accorde toujours une attention considérable au règlement du conflit. Ce dernier a notamment été évoqué en détail le 15 mars lors de la dernière visite du président arménien Serge Sargsian à Moscou. Les ministres des Affaires étrangères sont évidemment actifs eux aussi dans ce domaine: nous avons eu un entretien substantiel sur ce sujet avec mon homologue arménien Edouard Nalbandian en février dernier et avec mon homologue azerbaïdjanais Elmar Mamediarov début mars.      

Comme le sujet du règlement dans le Haut-Karabagh est très délicat, tous les détails des négociations restent confidentiels. Mais je peux déjà dire qu'on a concerté de nombreux aspects de ce dossier. Il ne reste que quelques questions, mais elles sont les plus compliquées. On n'arrive toujours pas à trouver de consensus mais le travail en ce sens se poursuit.

Question: Suite aux événements d'avril 2016, la Russie a entrepris des efforts de médiation considérables afin d'obtenir un règlement pacifique du conflit. La presse a même publié des informations non-officielles sur l'existence d'un "plan Lavrov" de règlement du conflit. Ce plan existait-il en réalité? Et quel a été son sort?

Sergueï Lavrov: J'ai plus d'une fois souligné publiquement qu'il n'y avait aucun "plan Lavrov". Les idées qui sont actuellement examinées se basent sur les propositions élaborées de manière collective par trois pays co-présidents du Groupe de Minsk de l'OSCE. Plus précisément, il s'agit de points évoqués dans les déclarations communes des présidents russe, américain et français sur le règlement du conflit du Haut-Karabagh. Ils sont de notoriété publique. Les parties ne rejettent pas cette base en bloc mais ont des approches différentes de la mise en œuvre de ses différents aspects. Il ne s'agit pas de la changer ni de proposer des plans différents susceptibles de modifier de manière radicale le schéma élaboré par les co-présidents.

L'essentiel est d'aider les parties à trouver une solution politique équilibrée permettant de progresser vers l'élaboration de documents juridiques contraignants.

Question: Les chefs des États-majors généraux russe et américain se sont rencontrés récemment à Bakou. Cet entretien a été grandement apprécié par les milieux politiques et d'experts azerbaïdjanais. Comme les deux pays respectent le statut important de l'Azerbaïdjan dans la région, faut-il s'attendre à un renforcement de la coopération entre Washington et Moscou pour le règlement du conflit du Haut-Karabagh?

Sergueï Lavrov: Valeri Guerassimov, chef de l’État-major des Forces armées de la Fédération de Russie, a en effet rencontré le 16 février à Bakou Joseph Dunford, chef de l’État-major des armées des États-Unis. Leur entretien a porté sur la coopération des deux pays dans la lutte antiterroriste, notamment au Moyen-Orient.

La Russie, les États-Unis et la France sont co-présidents du Groupe de Minsk de l'OSCE, plateforme de négociation principale au sujet du conflit du Haut-Karabagh. Cette troïka s'est formée en 1997 et son travail se base, depuis, sur une approche collective.

J'ai déjà mentionné les déclarations communes des chefs d’État visant à pousser les parties à trouver des compromis sur les aspects-clés du règlement. Nous avons établi une coopération stable au niveau de nos ministères des Affaires étrangères. Un bon exemple est le sommet arméno-azerbaïdjanais organisé à l'initiative du Secrétaire d’État américain suite aux événements d'avril 2016 avec le Ministre russe des Affaires étrangères et le Secrétaire d’État français pour les affaires européennes. Cette rencontre a porté sur des questions importantes liées à la stabilisation de la situation dans la zone du conflit. Les co-présidents américain et français ont été invités lors de la phase finale de la rencontre de Saint-Pétersbourg déjà mentionnée. Les trois co-présidents coopèrent de manière active. Ils visitent régulièrement la région et défendent des positions communes lors des négociations avec les dirigeants arméniens et azerbaïdjanais. A mon avis, une telle approche collective constitue un bon exemple de partenariat nécessaire pour résoudre les conflits internationaux.

J'espère que notre coopération étroite avec Washington et Paris dans le règlement du conflit du Haut-Karabagh va perdurer.  

Question: Quelle est la vision russe de la participation de l'Azerbaïdjan au processus d'intégration eurasiatique? Est-ce que Moscou souhaite l'adhésion de Bakou à l'Union économique eurasiatique? 

Sergueï Lavrov: Nous ne pouvons que saluer la participation éventuelle de l'Azerbaïdjan à l'intégration eurasiatique. Le nombre de membres de l'Union économique eurasiatique est passé  de trois à cinq en deux ans. Cela confirme le fait que l'Union offre aux pays membres des avantages considérables qu'on ne peut pas obtenir sans accès à un espace économique commun.

L'UEEA est aujourd'hui un marché commun important de 182 millions de personnes qui assure "quatre libertés": une circulation libre des marchandises, des services, des capitaux et de la main-d'œuvre. Il faut également souligner des avantages liés à la mise en œuvre commune des intérêts dans le domaine du commerce extérieur: on peut les défendre de manière beaucoup plus efficace lors de contacts avec des pays tiers si l'on fait partie d'un ensemble d'intégration aussi puissant.

 

mid.ru

 

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