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mercredi, 03 juillet 2013 10:43

De l’objet et de la méthode de la diplomatie moderne

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J’aimerais m’appesantir aujourd’hui sur les questions de fond que posent l’objet et la méthode de la diplomatie moderne. Nous vivons une transformation globale du monde, et sans une vision juste de ce fait la diplomatie de tout Etat aboutirait à une perte du lien avec la réalité en même temps que de l’efficacité de cet instrument de ses intérêts de politique étrangère. Nous en avons des exemples encore trop présents à la mémoire pour les oublier. 

Le sujet est d’autant plus actuel que nous voyons, que nous ressentons par nos contacts avec nos partenaires, occidentaux notamment, qu’un processus objectif de convergence est en travail dans le monde, avant tout au niveau des idées, mais qui affecte aussi progressivement la pratique politique. Le processus a pris de la vitesse avec l’accession au pouvoir aux Etats-Unis d’une Administration démocrate ayant fait campagne sous la bannière du changement. Le sujet même du changement du paysage planétaire, naguère perçu par certains comme confrontationnel, comme une «atteinte à la chose établie», se glisse aujourd’hui dans le lit des discussions internationales. Encore que des échos de cette vision métaphysique du monde comme quelque chose de pétrifié résonnent toujours.

Le Colloque international sur l’Etat moderne et la sécurité globale où le Président russe Dmitri Medvedev a récemment pris la parole, a fourni la preuve de ce rapprochement de vues. Une assemblée représentative et des débats fouillés portent à croire que,  loin de dépérir, l’Etat moderne reste un instrument clé de l’harmonisation des intérêts de la société et des individus et, vers l’extérieur, le maillon central des relations internationales qui se nouent essentiellement d’Etat à Etat, quelque divers que soient les acteurs de la communication internationale.

Sous ce rapport on retiendra l’article de Zbigniew Brzezinsky paru dans le dernier numéro de la revue Foreign Affairs, dont le sous-titre «Toward a global security Web» laisse penser que l’auteur est sensible à la thèse d’une «diplomatie de réseaux» qui figure à la Conception de la politique étrangère de la Russie.

L’objet des relations internationales a sensiblement évolué. Ce n’est plus une politique dynastique, concoctée dans les cabinets et tournant autour d’intérêts ramenés à un partage territorial du monde et des débouchés commerciaux et à la constitution de coalitions en prévision de conflits armés. En réalité, la diplomatie moderne s’intéresse aux problèmes de fond de la vie de la nation, depuis l’acquisition de la sécurité version moderne, planétaire, aux moyens d’assurer la prospérité en passant par la protection et la promotion de l’emploi.

Au premier plan se profilent les menaces et défis globaux que seuls les efforts solidaires de tous les Etats pourront conjurer. Et ces défis n’apparaissent pas sous la forme d’Etats menaçant l’un ou l’autre, ce sont des phénomènes tels que le terrorisme international, la criminalité organisée transfrontalière, le trafic illicite des drogues la migration clandestine, la pauvreté dans le monde, le changement climatique. Ce sont les outils ad hoc qui importent et certainement pas le nombre et la puissance de feu des divisions que l’on pourra aligner.

On peut accorder à Zbigniew Brzezinski que la paix du monde n’est pas mise en danger par le «fanatisme belliciste d’Etats nationalistes aspirant à l’expansion territoriale», ni par des «idéologies prétendant à l’universalité». Ce n’est pas la première année que nous en parlons, et je voudrais espérer que nous avons finalement été entendus.

A l’instar de l’objet, les méthodes de la conduite des affaires internationales connaissent de grands changements.  On est sorti des configurations hiérarchiques dont l’explosion du monde en deux blocs dressés l’un contre l’autre à l’époque de la guerre froide a marqué l’apothéose, pour accéder à une diplomatie à plusieurs vecteurs, de réseaux, supposant des formes souples d’interaction entre groupes d’Etats, centrées sur la poursuite d’intérêts concordants. Il ne s’agit plus désormais, ou tout du moins il ne doit s’agir, de combattre quelque chose, de «réfréner» quelqu’un, mais bien de produire un effort collectif «pour» quelque chose, «pour» des intérêts bien concrets, partagés par l’ensemble de la communauté internationale ou par un cercle d’Etats déterminé.

Maints analystes, et Zbigniew Brzezinski est du nombre, reconnaissent que la domination mondiale de l’Occident, longue de cinq siècles, dans la politique, l’économie et la finance, tire à sa fin, et avec elle l’étape de la globalisation mue par les idées et les pratiques des pays occidentaux. La question se pose d’elle-même: quel en sera l’impact sur l’objet et la méthode de la diplomatie? En effet, le système international multicentré en gestation éprouvera l’influence de différentes visions du monde, de différents systèmes de valeurs. L’hétérogénéité, autrement dit la diversité culturelle et civilisationnelle du monde inscrit à l’agenda la quête à l’intérieur d’un cercle plus large d’Etats d’un commun dénominateur pour asseoir la coopération internationale.

Ceci sous la pression du fait qu’il n’existe pas de solution armée aux conflits modernes et aux situations de crise d’aujourd’hui, d’où le choix obligé en faveur de l’inclusion dans le processus de tous les Etats, même à problèmes, plutôt que leur isolement via des sanctions et autres moyens de pression. L’interdépendance poussée, principal produit de la globalisation occidentale rend les solutions musclées par trop coûteuses en guerres ou révolutions dont les siècles antérieurs ont été prodigues, le XXe siècle surtout. L’interdépendance nous oblige tous à nous concentrer sur la recherche de solutions non destructrices aux problèmes internationaux, c´est-à-dire sur les méthodes politiques et diplomatiques.

Cela concerne pleinement l’Iran. La solution du problème de son programme nucléaire ne pourra sortir que de négociations complexes à contexte régional. Certainement pas d’un recours à la force. Toute velléité d’user de violence retentirait en catastrophe sur toute la région du Proche et du Moyen-Orient qui a déjà son lot de conflits, dont le conflit israélo-arabe. C’est la raison pour laquelle ceux qui invitent à mettre la pression sur Téhéran doivent bien penser leur stratégie. Il existe aujourd’hui une chance bien réelle de nouer une négociation dont il pourra sortir des conventions permettant de rétablir la confiance dans la vocation purement civile du programme nucléaire iranien et ouvrant la porte à une participation de l’Iran, d’égal à égal, à la vie économique internationale et aux efforts collectifs pour le règlement des crises de la région. Ce serait une grave erreur de rater cette chance en poussant à de nouvelles sanctions immédiates contre l’Iran.

L’élection présidentielle en Iran a témoigné de l’existence dans ce pays d’une «société civile énergique et réellement dynamique». Ceci doit peser un peu plus en faveur de l’implication de l’Iran, notamment de la part des Six, en ouvrant des négociations avec lui et en établissant un dialogue direct entre Washington et Téhéran. Car Kishore Mahbubani a raison lorsqu’il écrit dans un récent article paru au Project Syndicate que «la diplomatie a été inventée pour aider à établir des relations entre adversaires, pas entre amis».

Le Président Dmitri Medvedev souligne bien, dans son article Russie, en avant! que de tous temps notre pays a tendu à un monde plus juste. (начало форточки п/ж)Et nous voyons aujourd’hui comme objectif de la modernisation du système global de régulation «l’instauration de règles de coopération et de solution des contentieux, commandées par une conception moderne de l’égalité et de la justice». C’est ainsi que se déchiffre aujourd’hui le rôle historique de la Russie. (конец форточки) En renonçant à toutes autres conditions à la coopération que celle de l’égalité souveraine et du profit mutuel, nous revendiquons ce droit pour tous les Etats.

Il ne faut pas oublier que l’on parle de principes des relations internationales élaborés par l’humanité tout au long de son histoire. Après la Paix de Westphalie qui a tiré une barre sous les guerres de religion en Europe, ces principes ont été appelés principes de Westphalie. De façon toute pragmatique, ils excluent les convictions religieuses et autres distinctions valorielles du cadre des relations interétatiques. Sous ce rapport, le XXe siècle et surtout la période de la guerre froide, aura été une aberration qu’il faut maintenant réparer. C’est cela que nous entendons par désidéologisation des rapports internationaux.

La diplomatie de réseaux correspond aux nouvelles réalités et comprend la «dispersion de la force globale». Savoir si «le réseau de sécurité planétaire» que propose Brzezinski prendra forme, notamment dans des conventions contraignantes, c’est une autre question. On ne peut exclure que l’on y soit amené un jour ou l’autre. En attendant, il faut retenir que l’interaction en réseaux est efficace justement par sa souplesse et son informalisation. Le principe actif est ici la communauté d’intérêts des Etats dans des questions précises qui servent de principale motivation.

Un exemple. Alexandre Kérenski a eu beau appeler à la poursuite de la guerre, arguant de ce que «le monde est depuis longtemps une seule famille, avec ses conflits intestins et néanmoins tient ensemble par des liens très étroits» (tiré de son discours adressé aux soldats délégués du front le 29 avril 1917), la Russie s’en est tout de même retirée, car cette guerre n’allait pas dans le sens des intérêts du pays, incapable de la poursuivre. Quelqu’un devait le faire et l’a fait, mais ce n’est pas le Gouvernement provisoire.

Ma conviction est que de nos jours les blocs stratégiques cabrés n’ont aucune raison d’être. Le commun dénominateur stratégique est le travail de survie de l’humanité sur notre planète.

La question se pose du leadership. Personne ne trouverait à redire contre un leadership, fût-il celui d’un seul qui, non content de poser l’objectif de l’harmonisation des intérêts de tous les Etats qu’il amènerait à un commun dénominateur, démontrerait encore la volonté politique et l’art d’y parvenir. Mais ce qui se produit d’ores et déjà dans le monde paraît plus réaliste et aussi plus pratique. Je pense à la mise en place du leadership collectif des Etats de premier rang, réellement représentatif autant au plan géographique que civilisationnel, matérialisé dans des mécanismes multilatéraux formels et informels de toute sorte, comme et avant tout le Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi le G8, le G20, les BRIC, l’Organisation de coopération de Shanghaï et quantité d’autres organisations de configuration internationale ou régionale.

Est-il possible pour l’OTAN d’accéder au rôle de centre du réseau d’interaction en matière de sécurité? Il faudrait, pour commencer, que l’Alliance parachève sa mutation dont on distinque encore mal le vecteur. La transformation dans le sens de l’unification de l’Occident que certains proposent suscite des interrogations. Le problème se pose sous deux angles.

Tout d’abord, sous l’angle de l’avenir de l’OTAN proprement dite. On propose de redresser la discipline au sein de l’Alliance, de reformuler avec une connotation contraignante l’article 5 du Traité de Washington en introduisant la notion de mesures disciplinaires à l’égard des Etats membres, jusques et y compris l’exclusion. Il appartient aux membres de l’Alliance de juger si ceci cadre avec l’esprit du moment. Mais si une discipline de bloc encore plus rigide vient prendre la place de l’harmonisation des intérêts dans le monde actuel, il y a des chances que ceci vienne affecter les intérêts des partenaires de l’OTAN, y compris la Russie. Puisque l’on rejoint la logique des alliances militaires.

Ensuite, sous l’angle de l’avenir de l’Occident historique. Doit-il persister dans la voie d’une discipline politique et militaire renforcée, ou doit-il se muer en quelque chose de plus compatible avec le reste du monde, notamment en participant au développement des niveaux régional et subrégional de la gestion planétaire? On aura remarqué l’article de Yukio Hatoyama paru dans l’International Herald Tribune du 27 août 2009, dans lequel le nouveau Premier ministre japonais tendrait à donner la priorité à la participation de son pays à l’intégration régionale et à la mise en place des structures de sécurité collective, comme moyen, entre autres, de préserver l’identité de son pays, élément majeur de l’être national.

La tendance à la régionalisation semble devenir une clé de voûte des relations internationales de la modernité. J’irai jusqu’à penser que l’efficacité de l’ONU tiendra pour beaucoup à des structures régionales puissantes qui se seront chargées d’une plus grande responsabilité dans les affaires de leurs régions, comme le prévoit d’ailleurs la Charte des Nations Unies. Alors, l’ONU pourra s’occuper des problèmes réellement planétaires au mieux de l’intérêt de l’ensemble de la communauté mondiale.

La façon de percevoir le monde est capitale parce qu’elle repose à la base de la philosophie de politique étrangère des Etats. C’est ce qui fait qu’il reste du jeu entre eux dans la vision des méthodes préposées à résoudre les problèmes concrets, encore que dans les problèmes généraux, conceptuels, la plupart des Etats auraient tendance à converger. A moins d’aller l’un vers l’autre à ce niveau, la convergence, l’ajustement seront freiné par la force d’inertie des préceptes formés au long des siècles. Avant tout de l’intolérance et, partant de là, de la propension à recourir à la force pour résoudre tous les problèmes.

A bien y regarder, les guerres de religion nées de la Réforme auront servi de répétition générale à ce qu’a vécu l’Europe au XXe siècle. Ceci confirme cette vérité que l’avenir jette son ombre loin devant lui (ainsi disait Anna Akhmatova dans ses souvenirs d’Amedeo Modigliani). L’intolérance et le fanatisme obtus de ceux qui sont prêts à mettre le monde sens dessus dessous au nom de leurs convictions a bien été étudié par Walter Scott, notamment dans ses Puritains. Comme tous les apôtres de la foi nouvelle, ceux-ci étaient sujets au rejet de l’idée de l’autre et prétendaient au rôle de religion prépondérante.

Dans son désir d’affirmer son hermétisme, l’Occident ne peut s’engager dans la voie de ces hommes dont Walter Scott écrivait, dans ce même ouvrage: «hautains et présomptueux, convaincus d’être appelés, cependant que tous les autres hommes, quelque misérables que soient les différences de leur foi, en réalité, ne valent pas beaucoup mieux que les hérétiques ou les païens». On connaît cela. Cette intolérance, la Révolution française l’a manifestée, tout comme la révolution russe, d’ailleurs. Partout la révolution a dévoré ses enfants au nom de la foi pure. Cela fut notre drame commun, l’héritage de nos histoires qu’il nous faudra surmonter, «renier» ensemble. On ne peut, par exemple, sous-estimer la portée des leçons que nous a données l’histoire européenne, y compris le règlement final de la Révolution d’Angleterre qui a suggéré au fameux romancier la nécessité de «rassembler les efforts des gens honnêtes, raisonnables, pondérés». On voudrait que l’expérience que l’histoire a fait si chèrement payer à l’Europe nous ouvre largement les yeux sur toutes choses.

A l’heure où le facteur religieux pèse de plus en plus sur les relations internationales, il serait utile de faire référence aux racines chrétiennes que nous avons en commun. Il s’agit moins de l’une ou l’autre religion, concrètement, que des assises morales de la société que la déchristianisation a jetées, comme «l’enfant avec le bain». Ce relativisme moral, ce nihilisme, plutôt, est à l’origine de la crise globale que nous vivons aujourd’hui, car une société ne peut fonctionner normalement en dehors de la reconnaissance de la nature morale de l’homme, de l’existence d’une loi morale plus haute que lui. Le consumérisme est né de l’impasse valorielle de la «culture sensorielle», selon la définition de Pitirim Sorokin. Aujourd’hui nous savons qu’il n’y a pas de retour possible à la vie telle quelle était hier, il faut de concert jeter les nouvelles bases morales communes d’un développement stable pour l’après-crise, qui ait des règles du jeu auxquelles chacun devra se soumettre. Il importe de comprendre que la situation actuelle exige que nous allions plus loin que la simple coexistence de la guerre froide.

Nous proposons que le futur Traité de sécurité européenne soit juridiquement contraignant. Il serait constitué d’un code de règles à observer par tous et serait placé à la base de relations d’avantage mutuel dans la zone euro-atlantique, d’efforts réellement collectifs effectués dans un esprit de coopération. Ce traité serait un acte international en matière de sécurité, ciment juridique des engagements politiques endossés auparavant dans le cadre de l’OSCE et du Conseil Russie-Otan.

Il se crée l’impression que l’analyse soigneuse de l’article 5 du Traité de Washington à laquelle s’est livré Zbigniew Brzezinski a donné à certains membres de l’Alliance matière à douter de leur sécurité. Une raison de plus pour se nantir d’un Traité qui donnerait à chacun des assurances de sécurité égales et prêterait de la prévisibilité à toute la politique euro-atlantique.

Dans tous les cas, la situation en Europe atlantique apporte plus de raisons qu’il n’en faut de coordonner les volontés de tous les Etats, ainsi que l’a dit le Président Medvedev*.

Je suis persuadé que le danger émane principalement de l’inertie de pensée dans les catégories Est-Ouest et Nord-Sud. Il faudra la vaincre si nous voulons aboutir quelque part. D’autant plus que dans la conjoncture actuelle aucune région ne saurait prétendre dominer les affaires internationales.

La situation née de la présente crise économique et financière globale réclame une action conjuguée. La réflexion sur un agenda unique remplit déjà les sommets du G20 et du G8. Seules des décisions prises ensemble sur la réforme de l’architecture financière planétaire permettront de renverser à notre avantage l’interdépendance négative qui fait qu’une «crise de responsabilité» (François Fillon à Iaroslavl) survenue dans un pays embrasse le globe entier.

Vingt années durant, la Russie s’est efforcée d’établir une nouvelle relation avec l’Occident. Une chance réelle se présente de stopper la tendance négative de ces dernières années. Pour la Russie comme pour nos partenaires occidentaux les enjeux sont élevés. Le Président Medvedev l’a dit, notre politique étrangère doit être définie par les objectifs à long terme de la modernisation du pays. Il est clair qu’elle puisera à la grande source de notre coopération avec les partenaires occidentaux. La mise est réellement stratégique et nous attendons la pareille en retour. Nous n’avons rien à nous disputer. Les racines de nos civilisations sont les mêmes et nous partageons la même histoire.

Après tout, la Russie a beaucoup fait pour l’Europe rien qu’au cours des trois derniers siècles, en contribuant à l’équilibre de la politique européenne dès l’époque de Pierre le Grand. Plus tard, à deux ou trois reprises, comme le Deus ex machina des tragédies grecques (начало форточки, с отточия) nous avons sauvé l’Europe de sa propre folie qui l’avait menée à l’impasse et placé la civilisation au bord de la catastrophe. (онец форточки) Mieux encore, à sa place nous avons pressenti ces moments-là dans notre grande littérature du XIXe siècle et l’en avons avertie. Ces Possédés de Fédor Dostoïevski étaient une mise en garde autant aux amateurs du cru à faire le bonheur de l’humanité malgré elle, qu’à ceux de l’Occident qui, sous d’autres formes, professaient la fameuse «raison politique» pour laquelle la fin justifie les moyens. La Russie n’y peut rien si les événements du XXe siècle ont donné raison à la réflexion et aux prédictions de Dostoïevski, Spengler, Sorokin et autres penseurs qui ont réfléchi au sort réservé par l’Histoire à l’Occident.

Les uns et les autres, nous savons par expérience où conduit la volonté libérée de la morale. La comparaison de Spengler n’est sans doute pas fortuite, qui oppose cette thèse nietzschéenne à la philosophie de Dostoïevski, à la «compassion russe», où «l’esprit se résout dans la masse fraternelle». La Russie a quelque chose à apporter au chaudron communautaire de l’Europe, et ce quelque chose est fait d’une expérience multiséculaire de bonne entente entre civilisations et confessions diverses, dont l’Europe ressentira un besoin croissant au rythme de l’arrivée des migrants venus des autres régions du monde.

D’après nous, la définition même de civilisation européenne et de communauté nord-atlantique doit être étendue jusqu’à englober tout l’espace entre Vancouver et Vladivostok et avant tout la Russie. Voilà qui résoudrait les problèmes de l’Occident historique placé dans des conditions nouvelles et augmenterait nos chances à tous de pouvoir jouer un rôle digne de nous dans la conduite des affaires de l’humanité côte à côte avec les autres partenaires globaux. Et là, l’interaction des grands acteurs effectifs, Russie, Europe et Etats-Unis, pourrait se placer à la base de l’unité politique de notre région.

C’est bien de l’harmonisation des relations et des intérêts, de la convergence et de l’interpénétration des cultures et des économies qu’il doit être question. Inutile d’espérer de rallier Moscou à des positions qui auront été concertées sans nous. Nous ne saurons surmonter la crise de confiance qu’en agissant ensemble, collectivement, à tous les niveaux. On peut supposer que cela nécessitera de la part des élites politiques de tous les Etats, dans une mesure sans doute variable, de reformuler les intérêts nationaux de telle sorte qu’ils se conjuguent avec les intérêts des partenaires et avec des intérêts communs de la communauté internationale.

Il y a eu à l’origine de toutes les tragédies du XIXe et du XXe siècles une crise de la société européenne dont le fond de tradition a été ruiné par de multiples révolutions. Le monde entier a ainsi été la victime de ce que Zbigniew Brzezinski désigne comme «la guerre civile au sein de l’Occident». Il aura fallu l’impasse de la guerre froide et ses impératifs géopolitiques, ainsi que de nouveaux principes technologiques pour réussir à concevoir un nouveau modèle de développement économique et sociétaire stable, modèle orienté sur le social, offrant le droit de vote universel et ayant pour pilier une classe moyenne nombreuse.

Les fondements du nouvel ordre mondial ont mûri au sein de l’ancien ordre centré sur l’Occident. Cette éternelle dialectique explique la majeure partie de l’histoire de l’humanité et fournit les clés de la compréhension de l’instant présent. Elle aide aussi à accepter ce verdict impartial, idéologiquement parlant, de l’histoire. Prenons la chute du mur de Berlin ou la désintégration de l’Union soviétique, les vains efforts de résoudre par la force les problèmes internationaux existants ou encore les bouleversements économiques et financiers d’aujourd’hui qui sont sortis des oubliettes où l’on avait relégué la Grande dépression du tournant des années 1920-1930 et de la fracture, en 1982 déjà, de la régulation du secteur financier, partout et toujours figure la crise «permanente» du système global de gestion. Comme souvent par le passé, il ne reste plus qu’à procéder au réglage de ce mécanisme en fonction d’une réalité nouvelle, en sorte qu’il ne dénie pas, mais s’imprègne de la diversité culturelle et civilisationnelle du monde.

De toute évidence (начало форточки, с отточия) nous sommes témoins de la désintégration d’un ordre socio-culturel existant et de la naissance d’un ordre nouveau dans lequel se reflète un nouvel épisode de convergence dans l’évolution mondiale et les relations internationales. (конец форточки)Dans ce tableau du monde, une grande place sera réservée au meilleur de ce que l’Occident aura donné au monde, passé au tamis du temps, réellement grand, dût-on passer au travers de la crise actuelle. Mais non moins important sera l’apport de toutes les autres entités civilisationnelles. Sur cette base, par une action commune, on pourra ressaisir les commandes du développement mondial.

En gros, on voit se constituer les conditions de la désidéologisation et de la démilitarisation des relations internationales, de l’affirmation dans ce domaine des principes de tolérance et de pluralisme, de coexistence des différents modèles de développement socio-économique et sociétaire, des différents systèmes de valeurs.

Certes, tous n’y sont pas préparés. Chez beaucoup l’inertie du passé reste forte, comme le désir de rester dans la logique du match nul, où la sécurité ou les intérêts économiques des uns étaient assurés au détriment des autres. On se ressent encore de l’inertie du «moment unipolaire» et de tout ce qui y tient, y compris un traitement cavalier des normes du droit international. Et à ce propos, ici aussi un bon remède serait de rédiger et de conclure un Traité sur la sécurité européenne. Une raison de plus de pousser à la concorde porteuse de victoire sur les barrières idéologiques de la guerre froide et d’une réflexion en termes plus fondamentaux, non confrontationnels sur tout ce qui se passe dans le monde.

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