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mercredi, 19 août 2015 00:36

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de l'entretien avec son homologue iranien Mohammad Javad Zarif, Moscou, 17 août 2015

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Mesdames et Messieurs,

Notre entretien avec le Ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a été très riche et s'est déroulé, traditionnellement, dans une atmosphère de confiance et d'amitié.

Nous avons noté que les relations entre nos deux pays connaissaient une évolution dynamique et positive. Nous avons réaffirmé notre attachement mutuel à la coopération dans divers domaines. Le Président russe Vladimir Poutine et le Président iranien Hassan Rohani en ont parlé lors de leurs nombreuses rencontres. La dernière de ces entrevues a eu lieu à Oufa en marge des sommets des Brics et de l'OCS.

Une attention particulière a été accordée à l'approfondissement et au développement des relations commerciales et économiques. Nous avons convenu d'organiser cet automne (probablement en octobre) la prochaine réunion de la Commission intergouvernementale mixte pour la coopération commerciale et économique. Selon la Russie et l'Iran, c'est un outil important qui aide à mettre au point de manière efficace nos approches communes pour approfondir les liens économiques ou encore d'investissements.

Nous coopérons étroitement au niveau des ministères des Affaires étrangères sur la base du Protocole pour 2015-2018 qui permet d'assurer une coordination étroite des approches concernant divers problèmes régionaux et internationaux.

Nous avons exprimé une nouvelle fois notre soutien au succès des négociations sur le programme nucléaire iranien. Nous sommes satisfaits par l'adoption du Plan d'action commun global. Nous espérons que ce Plan, tout comme la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qui l'approuve, entrera en vigueur dans les semaines à venir. Selon nous, ce Plan permettra non seulement de normaliser la situation autour du programme nucléaire iranien tout en respectant le droit de l'Iran d'exercer une activité nucléaire pacifique, mais d'offrir également l'opportunité de renforcer la confiance dans la région, de lever les barrières empêchant une coopération économique et politique normale au niveau régional avec une participation à part entière de l'Iran.

Nous avons échangé nos points de vue sur la situation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Une attention particulière a été accordée à la contribution au règlement de la crise syrienne, qui ne peut être que pacifique, politique et diplomatique grâce aux négociations entre les parties syriennes sans aucune ingérence extérieure. Seuls les Syriens pourront décider du sort de leur pays.

Nos approches convergent en ce qui concerne les événements en Irak, au Yémen, en Afghanistan, en Libye et d'autres points chauds de la région. Sur tous ces sujets la Russie et l'Iran prônent un règlement des problèmes à travers un dialogue national sans ingérence extérieure ni imposer de recettes quelconques.

Nous sommes satisfaits par cet entretien important. Les ministres des Affaires étrangères se rencontrent régulièrement. Monsieur le Ministre a confirmé mon invitation à Téhéran, dont je profiterai avec plaisir dans les délais convenus.

Question: Ces dernières années, la Russie a adopté une posture intransigeante et constructive vis-à-vis de la crise syrienne. Compte tenu des informations rapportées par certaines agences de presse, cette position est-elle inchangée ou faut-il s'attendre à du nouveau?

Sergueï Lavrov: Il est regrettable que vous ne soyez pas présent à nos conférences de presse où ce thème est constamment soulevé. Avec les moyens de communication modernes, il est possible de revenir quelques jours ou semaines en arrière pour retrouver ce que nous avons dit à ce sujet. Notre position n'a pas changé: nous avons toujours prôné le droit des Syriens à décider eux-mêmes du sort de leur État sans ingérence extérieure, sans conditions préalables ni recettes imposées par des "acteurs extérieurs". Nous nous basons toujours sur le Communiqué de Genève du 30 juin 2012 qui stipule que les solutions permettant de surmonter la crise syrienne doivent être trouvées dans le cadre de négociations entre le Gouvernement syrien et tous les membres de l'opposition. Toutes les décisions concernant les phases de transition et les réformes dans ce pays, prises pendant les négociations entre le Gouvernement et l'opposition, doivent être basées sur une entente mutuelle. C'est tout.

Durant les entretiens avec mes collègues américains, du Moyen-Orient et du Golfe, nous constatons notre convergence de positions en ce qui concerne le besoin d'assurer un règlement exclusivement pacifique de la crise syrienne. De la même manière, nous admettons à voix haute la présence de divergences, y compris en ce qui concerne la manière de décider du sort du Président syrien légitime Bachar al-Assad. Si certains de nos partenaires pensent qu'il faut obligatoirement s'entendre au préalable pour qu'à la fin de la période de transition le Président quitte son poste, cette position est inacceptable pour la Russie, et nous le disons ouvertement. C'est au peuple syrien de décider. Il faut s'asseoir à la table des négociations et cesser de faire semblant que seul un groupe d'opposition a toute la légitimité que lui aurait accordée la communauté internationale. Il faut faire en sorte que tous les milieux d'opposition soient représentés dans la délégation qui devra élaborer une plateforme constructive sans aucune condition préalable pour les négociations avec la délégation du Gouvernement syrien légitime. Telle est notre position. J'espère qu'en parcourant le compte-rendu des dernières conférences de presse (des derniers mois, voire années) tout le monde pourra s'assurer que cette position n'a pas changé depuis le début de la crise syrienne.

Question: J'espère que cette visite contribuera au renforcement de la confiance et au développement des relations russo-iraniennes. Quels domaines exactement seront couverts par le nouveau cycle de coopération entre les deux pays après l'accord sur le dossier nucléaire iranien?

Sergueï Lavrov (ajoute après Mohammad Javad Zarif): Je voudrais ajouter deux mots sur les axes de notre coopération. Comme nous l'avons déjà noté, elle est globale et recouvre tous les secteurs clés de coopération entre nos États. Je soulignerais particulièrement l'économie et les hautes technologies: c'est l'énergie nucléaire, qui s'appuie sur l'achèvement réussi du projet de centrale nucléaire de Bouchehr, ainsi que sur le Protocole et les contrats intergouvernementaux signés en 2014 pour la construction de huit blocs russes supplémentaires en Iran. C'est un secteur très prometteur et important qui renforcera le secteur énergétique du pays et assurera dans le même temps le respect du régime de non-prolifération, tout en respectant les droits de l'Iran à un programme nucléaire pacifique.

C'est également l'énergie non nucléaire, dont nous avons aussi parlé aujourd'hui. Dans ce domaine les perspectives sont bonnes, de la même manière que dans la coopération pour le développement de l'infrastructure, notamment ferroviaire. Nous souhaitons que les fournitures de produits agroalimentaires d'Iran en Russie augmentent et que la coopération commerciale, économique et scientifique en mer Caspienne se développe. Bien évidemment, sur la question caspienne nous participons aux négociations des cinq pays du littoral pour élaborer une convention sur le statut juridique de ce bassin.

Je voudrais aussi souligner la coopération militaro-technique. En janvier 2015, le Ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou s'est rendu à Téhéran où a été signé l'Accord sur la coopération militaire, y compris dans le contexte de la problématique caspienne. La prévention des risques et des menaces qui existent dans cette région et pourraient s'aggraver est une tâche importante.

Notre coopération au niveau socio-culturel est aussi importante. Nous en avons parlé aujourd'hui, y compris dans le contexte des négociations sur l'ouverture en Iran d'un Centre culturel russe et de la signature d'un accord à cet effet.

Nous avons également évoqué l'accélération de la mise au point des paramètres d'un accord permettant de simplifier le régime de visas pour les citoyens russes et iraniens, et bien d'autres.

Nos liens au format bilatéral sont très riches et je suis convaincu qu'ils sont dans l'intérêt de nos peuples.

Question: La semaine dernière, les États-Unis ont menacé d'évoquer au Conseil de sécurité des Nations unies la visite du général Qassem Suleimani à Moscou. La partie américaine soupçonne la Russie de transgresser le régime des sanctions de l'Onu contre l'Iran. Quelles démarches sont entreprises par Moscou pour rassurer les Américains?

Sergueï Lavrov: Des commentaires ont déjà été faits au sujet de ces rumeurs, et je n'ai rien à ajouter concernant cet épisode concret, qui ne fait que compléter la liste des suspicions de nos collègues américains. Les rumeurs restent des rumeurs.

Mais sur les faits incontestables, le régime des sanctions a été transgressé de manière flagrante par les Américains quand ils ont relâché de la prison de Guantanamo, où sont détenus illégalement des dizaines de citoyens de divers pays, plusieurs personnes figurant sur la liste des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies, des membres d'Al-Qaïda et des structures affiliées. Quatre figurants de cette liste ont été échangés contre un soldat américain capturé au Moyen-Orient, dans un pays de la région – soi-disant en échange d'un Américain sauvé. Cependant, ni le Conseil de sécurité des Nations unies ni son comité chargé de veiller au respect de ces sanctions n'ont été informés de l'envoi de ces détenus dans le pays qui avait décidé de les accepter. Mais on l'avait crié sur tous les toits. D'ailleurs, selon nos informations, ces quatre figurants de la liste du Conseil de sécurité des Nations unies libérés s'efforcent ou sont déjà arrivés en Afghanistan pour reprendre les activités qu'ils menaient avant leur capture par les Américains. Tout cela pour répondre à la question sur le rapport entre les rumeurs et les faits.

Sur un plan plus large, nous ne nous engageons pas à respecter les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies pour, comme vous l'avez dit, "rassurer les Américains". Il y a préoccupations et préoccupations. Les Américains en ont beaucoup. Notamment l'exemple mentionné. Quand ils accusent sans fondement la Russie de violer le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, nous demandons de fournir les preuves, mais ils ne le font pas en disant "vous savez tout vous-mêmes alors allez-y, justifiez-vous". Au moins trois soupçons concrets de transgression du traité par les Américains, appuyés par des faits réels, sont balayés par les USA qui disent que chez eux "tout va bien".

Alors nous ne orientons pas sur les soupçons de la partie américaine et ne cherchons pas à s'efforcer de les rassurer à chaque fois que quelque chose préoccupe les USA, mais orientons-nous sur des faits. Si des préoccupations sont fondées, nous n'esquivons jamais une conversation concrète. Nous n'avons pas l'intention de réagir chaque fois à quelque chose d'aussi abstrait que des rumeurs.

Question: Six mois se sont écoulés depuis la signature des Accords de Minsk. Le Ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier qualifiait hier la situation d'"explosive". D'après vous, n'est-il pas temps d'organiser un nouveau sommet au "format Normandie"? On entend également des appels à organiser une réunion d'urgence entre les représentants de Kiev, de Donetsk et de Lougansk. Est-ce possible?

Sergueï Lavrov: En effet nous sommes très préoccupés par l'application des Accords de Minsk du 12 février 2015. J'en parle régulièrement avec mes collègues. Je viens d'évoquer le sujet avec le Secrétaire d’État américain John Kerry et le Ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier. Nous avons fait part de nos appréciations à la France – autre pays "garant" des Accords de Minsk avec l'Allemagne et la Russie.

La situation sur les différents fronts est alarmante – on peut désormais parler de "front" et non de "ligne de contact". Pendant longtemps, en réponse aux appels du "quartet de Normandie", des négociations ont eu lieu sur la démilitarisation de Chirokino et le retrait des armements de moins de 100 mm à 15 km de chaque côté, mais la procédure n'a pas pu être mise au point à cause de la position changeante de Kiev. Puis, comme vous le savez, les républiques autoproclamées ont entrepris des actions unilatérales – elles ont retiré toutes leurs unités armées de Chirokino et reculé de 3 km les armements qui s'y trouvaient. Nous espérions qu'un tel geste de bonne volonté susciterait la réciprocité de l'armée ukrainienne, mais ce ne fut pas le cas. Les unités du bataillon volontaire Azov retirées de Chirokino ont cédé la place à l'armée ukrainienne régulière. Selon certaines informations des fantassins de marine sont également présents sur le terrain, ce qui pousse à tirer certaines conclusions. Le retrait des armements de la ligne de contact, déjà convenu, n'a pas été signé à la réunion du Groupe de contact parce qu'au dernier moment la partie ukrainienne a changé d'avis en renonçant aux accords préalables. A la question de savoir pourquoi, elle a répondu: "Nous avons approuvé quelque chose ici, mais Kiev nous a dit que nous ne devions pas".

Nous sommes préoccupés par les événements des derniers jours, qui ressemblent à une préparation à de nouvelles opérations. C'était le cas en août 2014 quand l'armée ukrainienne avait reçu l'ordre d'attaquer. Quand l'offensive s'est enlisée, ils ont accepté de négocier pour déboucher sur Minsk 1. C'était le cas en janvier 2015 quand une autre tentative avait été entreprise pour régler la situation par la force, qui avait échoué une nouvelle fois. La partie ukrainienne avait à nouveau accepté de négocier et nous étions parvenus aux accords de Minsk 2. Je pense qu'il ne faut plus expérimenter et tenter le destin, mais simplement mettre en œuvre les termes des Accords de Minsk. Je ne veux pas uniquement parler de la détente militaire, mais également du lancement du processus politique très clairement prescrit dans les Accords de Minsk, qui consiste en des amendements à la Constitution qui fixeraient les droits des territoires contrôlés par les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk - droits formulés noir sur blanc par les dirigeants de l'Allemagne et de la France aux négociations de Minsk le 12 février et qui doivent être fixés mot pour mot dans la Constitution. Au lieu de cela on adopte des amendements transitoires disant qu'un jour des territoires quelconques, quelque part en Ukraine, recevront un statut particulier, puis cette promesse est reportée dans un autre chapitre de la Constitution. Kiev déclare que l'Ukraine a rempli ses engagements, et le Vice-président Joe Biden écrit au Parlement ukrainien une lettre pour féliciter le pays d'avoir réglé le problème de la décentralisation simplement en promettant quelque part un jour de réfléchir à quelque chose en termes d'administration autonome quelque part en Ukraine.

La Russie a préparé un document officieux détaillé de huit pages, analysant dans quelle mesure les actions des autorités ukrainiennes correspondaient aux engagements pris par le Président ukrainien Petro Porochenko dans le cadre des Accords de Minsk, notamment du processus politique. Nous avons remis ce document aux membres du "quartet de Normandie", y compris l'Ukraine, ainsi qu'aux USA.

Faut-il recourir au "format Normandie"? Oui, je pense qu'il le faut parce qu'en fin de compte il a soutenu les Accords du 12 février 2015 signés par des représentants de Kiev, de Donetsk et de Lougansk en présence de la Russie et de l'OSCE. Le "quartet de Normandie", notamment l'Allemagne et la France, est responsable de la manière dont les autorités ukrainiennes tiennent ces engagements. Nous sommes prêts à organiser des réunions, d'abord au niveau des experts, autour de deux documents: les Accords et Minsk et les amendements adoptés par le Parlement ukrainien à la Constitution de l'Ukraine, ainsi que les documents adoptés par le Parlement ukrainien sur l'organisation des élections municipales dans le Donbass et l'octroi à ces territoires d'un statut particulier. La simple comparaison des engagements du Président ukrainien Petro Porochenko et de ce qui a été fait à Kiev devrait être très passionnante. Nous sommes prêts à une telle conversation avec ceux qui garantissaient la bonne foi des actes de la partie ukrainienne.

Les négociations directes entre Kiev, Lougansk et Donetsk étaient le fond des accords conclus à Minsk, et sans cela nous ne pourrons pas avancer. Il existe un Groupe de contact avec quatre sous-groupes dans le cadre desquels il serait possible de travailler pour surmonter tous les obstacles empêchant de remplir les Accords de Minsk du 12 février 2015. La partie ukrainienne cherche constamment à éviter ces contacts ou à imposer une approche pour régler toutes les questions sans la participation de Donetsk et de Lougansk, puis en les mettant devant le fait accompli. Tout cela est très alarmant. J'espère que les réunions du Groupe de contact et de ses sous-groupes, prévues la semaine prochaine, renverseront enfin la tendance qu'a Kiev à refuser le dialogue direct, et qu'avec nos partenaires du "quartet de Normandie" et nos collègues américains, qui nous assuraient vouloir sincèrement la mise en œuvre à part entière de Minsk 2, nous pourrons aider à établir ce dialogue direct.

Malheureusement, pour l'instant, nous voyons que l'Ukraine tente d'échauffer la situation avec des déclarations complètement insensées. Citons l'exemple de la récente interview accordée par le Président ukrainien Petro Porochenko au journal français Libération.Pour caractériser la politique de la Russie il a répondu: "Poutine veut toute l'Europe. L'agression de la Russie est-elle possible contre la Finlande? Oui. Conter les pays baltes? Bien sûr. En mer Noire? Oui. C'est pourquoi l'Ukraine se bat non seulement pour sa souveraineté et son intégrité, mais aussi pour la démocratie, la liberté et la sécurité du Continent européen tout entier". Il est clair qu'un individu avançant de tels propos (il demande lui-même si le Président russe Vladimir Poutine est prêt à attaquer toute l'Europe et répond lui-même que oui) est préoccupé davantage par l'alimentation de la russophobie en Occident pour exacerber artificiellement la tension, détournant ainsi l'attention de son incapacité à remplir ses engagements. La réticence au compromis dont font preuve les autorités de Kiev nous préoccupe énormément, c'est pourquoi nous espérons que les membres du "quartet de Normandie" voient bien toutes ces manœuvres et constatent les efforts de la Russie pour assurer la mise en œuvre des Accords de Minsk par toutes les parties, qu'ils comprennent le jeu dans lequel le gouvernement ukrainien cherche à les attirer.

mid.ru

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