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jeudi, 22 janvier 2015 16:29

Intervention et réponses aux journalistes du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors de la conférence de presse annuelle sur le bilan de l'activité diplomatique russe en 2014, Moscou, le 21 janvier 2015

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Mesdames, Messieurs,

Bienvenue à notre événement traditionnel, qui vise à tirer le bilan de l'année écoulée.

En 2014, la situation a été plus difficile qu'au cours des années précédentes – aux conflits chroniques, qui couvaient et brûlaient depuis longtemps, se sont ajoutés de nouveaux foyers de tension dangereux. La situation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord suscite une inquiétude particulière, car on constate une menace croissante des forces extrémistes et terroristes dans la région, qui se déplacent au-delà de ses frontières et sur lesquelles la Russie attirait depuis longtemps l'attention de ses partenaires. Les risques d'approfondissement des fractures interconfessionnelles et intercivilisationnelles demeurent. La situation de l'économie mondiale est loin d'être certaine.

Tous les événements survenus ces dernières années indiquent clairement que les problèmes de sécurité mondiale et de stabilité ne peuvent être surmontés qu'ensemble. Plusieurs tendances négatives empêchent la coordination des actions de solidarité communes au sein de la communauté internationale, avant tout les contradictions fondamentales entre le processus objectif de dispersion de la puissance globale pour former un ordre mondial multipolaire plus démocratique, d'une part, et les tentatives insistantes de "l'Occident historique" de conserver à tout prix le leadership dans les affaires mondiales, imposer, y compris par la force, ses approches et valeurs à d'autres acteurs des relations internationales, d'autre part. Cette tendance s'est reflétée comme un miroir dans la situation en Ukraine.

Je ne m'arrêterai pas en détails sur notre vision (vous la connaissez) de la manière dont tout s'est produit dans cet État voisin, qui nous est fraternel. Je dirais simplement que la Russie est fermement engagée pour un règlement exclusivement pacifique et intégral de la crise ukrainienne. Les accords de Minsk, convenus notamment grâce à l'initiative du Président russe Vladimir Poutine, sont une base réaliste pour un tel règlement. Initier un dialogue direct panukrainien est une nécessité absolue à l'heure actuelle. Dans le cadre de ce dialogue, il faut se consulter objectivement et convenir de la structure constitutionnelle du pays pour qu'il soit confortable et sûr pour tous les Ukrainiens. Il est réjouissant de voir, selon moi, que nos partenaires occidentaux commencent également à comprendre l'absence d'alternative à cette approche. J'espère qu'à terme, les contacts à divers niveaux et formats permettront d'avancer dans ce sens.

La population ukrainienne doit elle-même déterminer son avenir, sans ingérence extérieure. Dans ce contexte, compte tenu de la gravité de la crise dans le Sud-Est de l'Ukraine, les contacts directs entre Kiev et les représentants des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk autoproclamées sont primordiaux. Tous les autres formats impliquant la participation d'"acteurs extérieurs", dont le "format Normandie", ainsi que l'activité de l'OSCE, doivent contribuer à un dialogue stable sur toutes les questions à régler pour surmonter la crise. La Russie continuera de contribuer à la création de conditions favorables à ce règlement précis des problèmes d'envergure auxquels l'Ukraine fait face.

Nous entendons de nombreuses déclarations de la part de nos partenaires occidentaux, selon lesquelles il faudrait continuer d'isoler la Russie. C'est ce qu'a déclaré également le Président américain Barack Obama dans son allocution d'hier. Ces tentatives n'apporteront aucun résultat. Malgré ces dispositions de nos partenaires occidentaux, dans son allocution devant l'Assemblée fédérale russe le Président Vladimir Poutine a souligné et a clairement laissé entendre que la Russie ne s'engagerait jamais sur la voie de l'auto-isolement, de la méfiance et de la recherche d'ennemis. Nous menons une politique étrangère active, en défendant logiquement nos intérêts nationaux sans pour autant chercher la confrontation. Nous sommes toujours prêts à faire des compromis raisonnables respectant l'équilibre des intérêts, nous cherchons à avoir un impact sur la situation internationale pour la rendre plus saine, renforcer la sécurité et nous promouvons un ordre du jour pacifique tourné vers l'avenir. Nous insistons sur le fait que seuls des efforts collectifs permettront de parer les défis et les menaces devenues communes pour toute l'humanité, en s'appuyant sur le droit international et le rôle de coordination central de l'Onu.

En 2014, la Russie a activement travaillé selon divers formats multilatéraux, y compris le G20, les Brics et l'OCS, dont les sommets se dérouleront cette année en Russie à Oufa. Nous profiterons de la présidence russe pour donner une nouvelle impulsion à l'activité de ces formats de coopération. Dans le cadre du groupe des Brics, il est avant tout question de convenir des documents importants dans le domaine économique – la stratégie de partenariat économique et la feuille de route de coopération en matières d’investissements. Il est prévu de signer un accord sur les liens culturels, d'ouvrir de nouvelles pistes de coopération. Un secrétariat virtuel du Brics sera également lancé.

Le Traité sur l'Union économique eurasiatique (UEE), qui est entré en vigueur le 1er janvier 2015, a été un très grand pas pour l'intégration dans l'espace postsoviétique. L'Arménie est devenue membre à part entière de l'UEE le 2 janvier et l'adhésion du Kirghizstan sera bientôt effective. Bien évidemment, l'intérêt que nous ressentons pour ce processus de la part de beaucoup de nos partenaires est très révélateur. Nous saluons l'aspiration de divers États de se joindre à la coopération avec l'UEE. Plusieurs dizaines de pays ont déjà exprimé leur volonté d'entamer des consultations pour une éventuelle signature d'un accord de libre-échange avec cette union.

L'an dernier, alors qu'elle présidait l'OTSC, la Russie a accordé une attention particulière à l'amélioration de l'efficacité de l'Organisation, au perfectionnement de ses mécanismes de réaction rapide et de son potentiel de maintien de la paix.

Quant à l'axe européen, la ligne adoptée par Bruxelles au vu de la crise ukrainienne a entraîné un déclin conséquent dans notre coopération avec l'UE et l'aggravation de nombreux points problématiques de notre ordre du jour dans le domaine politique et économique. Nous pensons qu'il faut aspirer à surmonter ces problèmes de manière systémique, grâce à un travail équitable mené dans le respect mutuel. Nous souhaitons toujours le développement progressif d'une coopération équitable et mutuellement bénéfique avec l'Union européenne. Depuis des années, nous appelons nos partenaires à commencer un travail objectif sur le projet d'"intégration des intégrations", c'est-à-dire l'établissement d'une série de mesures pour la formation d'un espace économique et humanitaire commun de l'Atlantique au Pacifique en s'appuyant sur les principes d'indivisibilité de la sécurité et d'une large coopération. Nous avons soumis cette proposition à l'OSCE dans le cadre de son activité pour le deuxième "panier économique" et n'avons pas rencontré de réticence. J'espère que nous pourrons commencer ce travail. Nous sommes convaincus que la coordination de nos orientations stratégiques permettrait d'assurer un développement harmonieux de tous les pays de la Grande Europe, qu'ils fassent ou non partie des organismes d'intégration existants. Lancer des négociations pour un accord de libre-échange entre l'UEE et l'UE pourrait être un premier pas – cette initiative, qui reste d'actualité, a été avancée en janvier 2014 par le Président russe Vladimir Poutine au sommet de l'UE à Bruxelles.

Sur le "front" américain, les relations entre Moscou et Washington se sont sérieusement aggravées. L'administration américaine a fermé le dialogue bilatéral dans la plupart des domaines. Nous appelons nos partenaires américains à revenir sur la voie d'une coopération constructive aussi bien sur les questions bilatérales que sur l'arène internationale, où nos pays ont une responsabilité particulière. Un tel dialogue n'est possible que sur une base équitable et en tenant compte des intérêts mutuels de nos pays.

Suite aux agissements des USA, la disposition à la confrontation a pris le dessus à l'Otan – l'Alliance a pris la décision absolument politisée de suspendre la coopération sur les axes militaire et civil, pratiquement tous les projets ont été gelés. Ce n'est pas notre choix, nous ne voulons pas et nous ne permettrons pas de nouvelle guerre froide. Nos partenaires occidentaux doivent comprendre qu'il est impossible d'assurer la sécurité dans le monde contemporain en tentant des actions unilatérales et en faisant pression sur les partenaires dans le travail conjoint, qui en souffre sérieusement.

Nous avons maintenu nos efforts pour poursuivre l'intégration de la Russie à la région Asie-Pacifique. Le Président russe Vladimir Poutine a noté à plusieurs reprises que la coopération dans cette région avait un caractère stratégique et prioritaire pour nous au XXIe siècle, ce qui est important, notamment pour le développement des régions de l'est de la Russie. Dans le même temps, nous avons souligné et soulignons aujourd'hui que nous ne nous engageons pas dans cette voie à titre d'alternative aux relations avec l'Europe et l'Occident dans l'ensemble, mais parallèlement à leur approfondissement, à condition bien sûr que ce soit réciproque de la part de nos partenaires européens.

Nous avons progressivement élargi les liens entre la Russie et la Chine. Lors de la visite du Président russe Vladimir Poutine en mai dernier, une cinquantaine d'accords ont été signés et vous en avez été informés en détails. Notre partenariat avec la Chine sur l'arène internationale s'est solidement affirmé en tant qu'élément important pour soutenir la sécurité et la stabilité, régionale comme internationale.

Nous avons renforcé notre partenariat stratégique avec l'Inde, le Viêt Nam, notre coopération avec d'autres pays de la région, élargi la participation dans l'activité des mécanismes multilatéraux en Asie-Pacifique. Nos relations avec les pays d'Amérique latine et d'Afrique, ainsi qu'avec des associations d'intégration et des structures régionales dans cette région ont continué de s'approfondir.

La Russie a très activement cherché à contribuer au règlement de plusieurs situations conflictuelles. La démilitarisation chimique réussie de la Syrie a été possible grâce à l'implication directe de notre pays – cette initiative russo-américaine a mis en évidence qu'il était possible de se surpasser et d'arriver à une coopération fructueuse quand les actions communes sont guidées par les intérêts premiers et non des notions conjoncturelles. Nous avons entrepris des efforts cohérents pour contribuer au règlement de la crise politique syrienne en mettant en place les conditions nécessaires pour un dialogue direct entre les représentants du gouvernement syrien et tous les groupes d'opposition importants.

En 2014, c'est l’État islamique qui a représenté la plus importante menace pour le Moyen-Orient et l'Afrique du nord (MENA). Nous considérons la lutte contre le terrorisme comme l'une de nos priorités. Nous avons suggéré de procéder, sous l'égide du Conseil de sécurité des Nations unies, à une analyse complexe des risques dans l'ensemble de cette région. Personne n'a formulé d'objections. Nous continuons de travailler sur cette initiative cruciale.

Les efforts de la Russie dans le cadre des Six médiateurs internationaux ont contribué à avancer au sujet du programme nucléaire iranien. En dépit des difficultés qui persistent, le travail se poursuit. Nous avons toutes les raisons de compter sur un résultat.

Parmi nos priorités figurent toujours la protection des droits et des intérêts de nos compatriotes à l'étranger, l'extension des échanges internationaux humanitaires et culturels. Nous avons activement aidé nos entreprises dans leurs activités sur les marchés mondiaux, pour attirer de nouveaux exportateurs de marchandises et de services, pour élargir la géographie des marchés pour les produits russes. Nous avons accordé une attention particulière au travail d'information et avons accompagné l'activité politique étrangère par de larges contacts avec les médias et la communauté internationale.

Dans l'ensemble, nous avons fait le maximum pour créer des conditions favorables au développement général du pays et à l'amélioration du niveau de vie de nos citoyens – des tâches décrites comme prioritaires dans le Décret présidentiel 605 du 7 mai 2012 sur les mesures pour appliquer la ligne politique étrangère de la Fédération de Russie, centrales dans le Concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie, qui exigent que nous fassions tout pour créer les conditions extérieures les plus favorables possibles à un développement général de notre pays, à l'amélioration du niveau de vie des citoyens et à leur protection sur l'arène internationale.

Je terminerai là-dessus mon discours d'introduction. Je suis prêt à répondre à vos questions.

Question: Les négociations au "format Normandie" devraient reprendre ce soir à Berlin, alors que les bombardements s'intensifient dans le Sud de l'Ukraine. Le cycle de négociations précédent, le 12 janvier, n'avait pas apporté les résultats escomptés. Quels différends concrets empêchent aujourd'hui les parties de s'entendre? Quelles sont les attentes de Moscou à l'occasion de cette réunion à Berlin?

Sergueï Lavrov: Nous sommes particulièrement préoccupés par le nouvel élan de violence dans le Sud-Est de l'Ukraine, qui avait été précédé par des déclarations belliqueuses de Kiev et l'annonce, par le Président Piotr Porochenko, de nouvelles vagues de mobilisation à partir de 100 000 hommes. De nouveaux armements, matériel militaire et unités ont été projetés vers le Sud-Est durant l'accalmie relative des combats. En d'autres termes, la préparation d'une nouvelle tentative de réprimer la résistance par la force, en renonçant au règlement politique des problèmes survenus après le coup d’État en Ukraine du 22 février 2014, était dans l'air. Quand une "étincelle" s'est produite et que le cycle actuel du conflit est passé une nouvelle fois en phase militaire, nous avons tout fait pour stopper l'effusion de sang. Nous continuons de le prôner. Il faut arrêter de chercher à reprendre tantôt une commune, tantôt une autre. Le plus important est de cesser immédiatement les bombardements - y compris aériens - avec des armements lourds visant les communes comme Donetsk et d'autres grandes villes de la région.

Je suis persuadé que nos collègues étrangers (qu'il s'agisse des journalistes étrangers, qui sont nombreux ici, ou surtout les diplomates qui travaillent à Moscou) regardent les reportages en direct sur les chaînes russes, dont Rossia 24, réalisés directement sur les lieux des bombardements. C'est impossible de ne pas voir l'horreur des événements! Je comprends que certains médias ne risquent pas d'envoyer leurs journalistes dans un tel point chaud, mais les images en direct de la télévision russe sont tout de même accessibles. Montrons davantage de vérité.

Nous chercherons à faire cesser le feu sans délai, et défendrons cette idée comme la principale priorité aujourd'hui au "format Normandie" pour que nos collègues occidentaux – en l'occurrence la France et l'Allemagne, qui participent à ces négociations avec la Russie et l'Ukraine – haussent le ton et appellent une fois de plus les autorités ukrainiennes à empêcher la dérive vers le scénario militaire. C'est la tâche prioritaire.

Ensuite, il est important d'entreprendre des démarches pour prévenir la reprise des opérations militaires. Pour cela, il est nécessaire avant tout de retirer les armements lourds des deux côtés de la ligne de contact. Comme convenu à Minsk. Après cela, à la demande du Président ukrainien Piotr Porochenko, a été créé un Centre russo-ukrainien conjoint de coordination et de contrôle, où travaillent les officiers russes et ukrainiens en collaboration avec les représentants des insurgés et de l'OSCE. Ce sont des professionnels qui doivent convenir "au sol" des mesures concrètes pour retirer les armements lourds des parties. Nous ne sommes pas parvenus à le faire pendant une longue période, avant tout parce que la ligne de contact définie dans le mémorandum de Minsk du 19 septembre (2014) ne correspondait pas à celle de facto sur place. Certains territoires se trouvant du côté des autorités ukrainiennes sont contrôlés par les insurgés. Toute l'énergie de ces négociations visait à faire correspondre la ligne de contact réelle sur les lieux à l'annexe aux accords de Minsk relatif à cette question.

Compte tenu de l'échec de ces tentatives (pour des causes objectives également) et du fait que nous cherchons à régler le conflit en conservant l'intégrité territoriale de l'Ukraine et en garantissant les droits de la population du Sud-Est au sein de l’État ukrainien (pour cela il faut initier un processus politique), et partant du fait que tout le monde reconnaît la nécessité de rétablir l'intégrité territoriale de l'Ukraine, le Président russe Vladimir Poutine a proposé de ne pas s'enliser dans des litiges sur la ligne de contact en retirant les armements lourds de la ligne définie dans les accords de Minsk, et non factuelle. C'est très difficile à contester. D'ailleurs, si cela se produisait, la situation au sol se normaliserait. L'Ukraine insiste sur la ligne définie dans l'annexe au mémorandum de Minsk du 19 septembre, et nous soutenons cette position.

Nous avons profité de notre influence sur les dirigeants des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, et ils sont d'accord également. Par conséquent, c'est précisément ce qui doit être fait maintenant. Nous soulèverons cette question pendant la réunion d'aujourd'hui à Berlin pour que l'Allemagne et la France, et avec elles l'Union européenne, soutiennent cette approche. D'après la réaction - pour l'instant orale - du Président ukrainien Piotr Porochenko à la lettre du Président russe Vladimir Poutine du 15 janvier dernier, nous avons senti qu'en principe il était prêt à en parler, mais il soulève des questions, dont certaines sont plutôt techniques et peuvent être convenues sur place par les représentants qui travaillent au Centre conjoint de coordination et de contrôle.

Cependant, dans un entretien avec l'Ambassadeur de Russie en Ukraine M. Zourabov, le Président ukrainien Piotr Porochenko aurait mentionné que dans sa lettre le Président russe Vladimir Poutine préconisait aux parties de retirer leurs armements lourds, sans préciser de quelle ligne. C'est faux. Cette ligne a été clairement mentionnée: c'est la ligne de contact reconnue et exigée par la partie ukrainienne. Les insurgés sont également d'accord, nous y avons activement contribué. Elle n'est plus contestée et désormais il n'est plus difficile d'en éloigner les armements lourds. Tout le reste a été convenu: la distance de retrait de l'artillerie, des lance-roquettes multiples, etc. Cela fera partie des questions centrales que nous évoquerons aujourd'hui à Berlin. Évidemment, il ne s'agit pas des aspects militaires concrets du sujet, mais de la nécessité d'une décision politique que Kiev doit prendre pour soutenir cette approche.

Nous aborderons également les aspects politiques du règlement du conflit, que nous soulevons toujours dans tous les formats. La réforme constitutionnelle est une tâche systémique que les autorités ukrainiennes font traîner contrairement à leurs nombreuses promesses, qui fait également partie des objectifs décrits dans les accords de Minsk, comme le statut particulier des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Nous avançons sur tous ces sujets et nous avons des propositions à faire. La tâche n'est pas simple vu le niveau élevé de politisation et d'émotivité des événements. Mais nous chercherons progressivement à examiner ces questions également, parce que seule une réforme politique pourra assurer le calme en Ukraine et régler cette crise.

Question: La Pologne estime qu'elle doit participer au processus de règlement politique de la crise ukrainienne, peut-être même en tant que cinquième membre du "quatuor Normandie". Est-ce possible et d'après vous, est-ce que cela apporterait une impulsion positive aux négociations?

Sergueï Lavrov: Ce n'est pas à moi d'en décider. Nous soutiendrons tout format qui serait acceptable pour Kiev et les insurgés. Engendrer des formats n'est pas plus important. Je ne m'oppose pas à une éventuelle augmentation du nombre de participants aux négociations. Il est important de comprendre quelle valeur ajoutée apportera chacun d'eux.

Dans le contexte d'autres conflits, les propositions de nouveaux formats sont faites quand l'une des parties se sent mal à l'aise dans les configurations existantes. Il ne faut pas que les propositions de changer de format soient utilisées pour détourner l'attention du fond du problème, qui est évidement le fait que l'Ukraine fait face à la nécessité de surmonter une profonde crise provoquée par un coup d’État, dont nous ressentons les conséquences jusqu'à présent.

Il est également important que l'Ukraine devienne une nation unie. C'est une question très complexe. Ce n'est pas par hasard que nous revenons constamment à la réforme constitutionnelle et attirons l'attention sur les causes initiales de cette crise.

Je me suis souvenu de quelques citations en me préparant pour cette conférence de presse. Immédiatement après le coup d’État, le nouveau Parlement ukrainien (en réalité le même que l'ancien, à la seule différence que certains ont été mis à la porte ou non admis) avait approuvé la loi sur les langues, ce qui était l'une de ses premières décisions, voire la première. La loi a été finalement adoptée mais le président par intérim de l'époque, le Président de la Rada Alexandre Tourtchinov, ne l'a pas signée.

Quand nous disons que tout cela est un coup d’État, que les actions contre le russe et d'autres langues ont bouleversé la société et ont poussé les putschistes à la résistance, on nous répond que cette loi n'est pas entrée en vigueur. Bien que formellement ce soit le cas, il reste un "arrière-goût". Cette initiative du Parlement ukrainien a montré ce que souhaite ce gouvernement – un État unitaire le plus ferme possible. Le 1er mars (2014), Dmitri Iaroch, actuellement député à la Rada, leader de Pravy Sektor (Secteur droit) et l'un des acteurs du coup d’État (ses combattants ont commis des atrocités sur le Maïdan, ont brûlé des policiers du Berkout, etc.), a déclaré: "Nous sommes contre les Russes en Crimée. Les Russes ne glorifieront pas Stepan Bandera et ne respecteront pas la foi gréco-catholique, l'histoire insurrectionnelle et notre langue. Il est impossible d'assimiler les Russes. Par conséquent, pour la prospérité de l'Ukraine le russe doit être éliminé et chassé de la Crimée". Ce sont les propos de l'un des "héros" de la "révolution" soutenue par nos collègues occidentaux. Je ne veux pas jouer sur des "cordes" nationales, mais Stepan Bandera est connu pour avoir publiquement appelé à exterminer les Polonais, toute la population masculine de Pologne.

Savoir qui sera assis à la table des négociations n'est pas important. De mon point de vue, nous sommes prêts à tout format acceptable pour Kiev et les représentants du Sud-Est. Le plus important est de savoir ce dont nous parlerons. Comme l'a récemment déclaré le Président ukrainien Piotr Porochenko, son principal objectif consiste à rétablir "l'ukrainéité" sur l'ensemble du territoire ukrainien. Nous voudrions comprendre ce qu'il a voulu dire par là. Comme Dmitri Iaroch, ou autre chose? Parce qu'il a mentionné également d'autres sujets, par exemple, ses propos sur les événements en Ossétie du Sud en août 2008 (je cite): "Je voudrais noter que la région du Caucase, l'Ukraine, la Biélorussie et les républiques baltes, tout comme toute l'Europe de l'Est, sont condamnées à vivre dans une tension permanente tant qu'il existera un "empire moscovite". L'unique gage d'un développement civilisé pacifique des nations qui restructurent leur vie à proximité de la Russie est l'élimination totale de "l'empire" et la construction, à sa place, d'un territoire composé d'entités étatiques nationales" (fin de citation).

Je ne veux pas trop attirer l'attention et faire de la publicité à cet individu, mais je dois le faire. Parce que quand nous mettions en garde contre l'encouragement de Pravy Sektor et de Svoboda (Liberté), dont le leader Oleg Tiagnibok a publiquement prôné le "nettoyage ethnique de l'Ukraine, sans Moscovites ni juifs", nos partenaires occidentaux "éclairés" disaient que ces gens étaient "légèrement nationalistes, à peine à droite du mainstream". Ce laxisme est très dangereux.

L'Ukraine a besoin d'une réforme constitutionnelle qui réconcilierait l'Ouest très nationaliste, le Centre et le Sud-Est, qui ont une compréhension différente de l'histoire et la vocation civilisationnelle, qui ont des héros et des fêtes différents. Il ne faut pas remettre cette affaire à plus tard. Bien que la tâche prioritaire soit, bien sûr, de mettre un terme à l'effusion de sang. Et nous ne ferons que saluer tout ce que peuvent faire la Pologne et d'autres pays de l'UE en tant qu’États ou membres de l'UE (par forcément comme participants à un nouveau format de négociations).

Question: Le Président russe Vladimir Poutine se rendra-t-il à la future commémoration organisée à l'ancien camp de concentration d'Auschwitz? D'après vous, doit-il y être présent?

Sergueï Lavrov: Le Président russe Vladimir Poutine n'y a pas été officiellement invité. Nous avons reçu une lettre du directeur du musée ou du comité qui organise la commémoration à l'occasion de l'anniversaire de l'Holocauste adressée à l'Ambassadeur de Russie pour annoncer qu'un tel événement serait organisé: venez si vous voulez; si vous venez, informez-nous qui sera présent. Ce n'est pas la peine de répondre à une telle invitation.

Nous y serons forcément représentés. Nous n'oublierons jamais les pages tragiques, et à la fois héroïques, de la Seconde Guerre mondiale. Nous avons apprécié la célébration récente en Pologne, à Varsovie et surtout à Krakow, de l'anniversaire de notre combat commun, de l'Insurrection de Varsovie, de la libération de la capitale et des villes polonaises par l'Armée rouge. Il y a quelques années, à l'occasion du jubilé précédent avec nos collègues polonais, nous avons organisé une exposition russe dans le camp d'Auschwitz qui reflétait parfaitement la contribution de notre pays à la libération de ce camp de concentration. Nous sommes reconnaissants à la direction du musée pour son traitement respectueux de notre mémoire historique commune. Nous serons représentés à la commémoration d'Auschwitz.

Question: L'allocution d'hier du Président américain Barack Obama n'est pas très positive du point de vue de l'établissement d'un large dialogue Russie-USA. Selon vous, quelles sont ses perspectives compte tenu de vos contacts actifs avec le Secrétaire d’État américain John Kerry? Y aura-t-il une nouvelle dynamique dans les relations russo-américaines?

Sergueï Lavrov: Comme je l'ai déjà mentionné, les Américains se sont engagés sur la voie de la confrontation et n'ont aucune vision critique de leurs propres démarches. Le discours d'hier du Président américain Barack Obama montre l'unique point central de la philosophie américaine – nous sommes numéro 1 et les autres doivent le reconnaître - ce qui est inopportun et ne correspond pas aux réalités d'aujourd'hui. La philosophie de la politique étrangère des USA est encore plus agressive: ils ne veulent pas être les premiers parmi les égaux, mais dominer le monde. Je pense que cela passera, même si ces changements prendront du temps. Les Américains prendront conscience du fait qu'il est impossible de soutenir cette position éternellement. Ils sont déjà contraints de demander de l'aide, étant dans l'incapacité de régler certains problèmes par leurs propres moyens. Les USA forment des coalitions, comme ce fut le cas en Irak et aujourd'hui dans leur lutte contre l’État islamique. Ils "alignent" l'Europe, notamment concernant la Russie.

Les Américains ont cette philosophie du "nous sommes numéro 1" dans le sang. Elle s'est formée depuis des années, à travers plusieurs décennies. C'est pourquoi il ne sera pas facile de changer cette philosophie et ce "fond génétique". Mais l'évolution objective du monde, l'apparition de puissants centres de croissance économique et d'influence financière, et dans le même temps de centres d'influence politique, sont indéniablement un processus objectif, et il faut en tenir compte. Je préférerais que tous les pays adoptent une philosophie de coopération, et non de diktat voilé dans des formes diplomatiques, mais qui tout de même fait parfois surface.

Par exemple, le vice-président américain Joe Biden a déclaré que les USA avaient imposé à l'Europe les sanctions antirusses, le Président Barack Obama l'a affirmé dans son discours sur le bilan de l'année dernière, et dans une interview il a énuméré parmi les principales réussites de la politique étrangère américaine le fait que les USA avaient forcé l'Europe à faire ce qu'ils souhaitaient vis-à-vis de notre pays. Je ne trouve pas cela très digne d'une grande puissance. Mais je suis convaincu que la logique du partenariat et des actions collectives basées sur l'élaboration d'approches communes au lieu d'une vision particulière prévaudra. C'est précisément ce que nous voulons. Quand nos partenaires acceptent d'agir ainsi, nous arrivons à des résultats. Le désarmement chimique de la Syrie et le sérieux progrès sur le programme nucléaire iranien en sont la preuve.

Question: Traditionnellement, l'Arménie respectait l'image du militaire russe. Mais une tragédie s'est produite à Gumri: un soldat russe a assassiné une famille entière. Comment cela a été possible? La Russie a-t-elle tout fait pour régler ce conflit? La position à ce sujet n'est-elle pas trop politisée?

Sergueï Lavrov: Premièrement, je veux une nouvelle fois réaffirmer nos sincères condoléances concernant cet horrible crime contre la famille Avetissian. Des gens parfaitement innocents ont été tués. Sergueï, le bébé de six mois, est décédé hier. J'ai spécialement téléphoné à mon homologue Edouard Nalbandian pour lui exprimer une fois de plus nos sentiments.

L'accusé a déjà reconnu sa culpabilité. Les Présidents de nos pays se sont entretenus par téléphone, le chef du Comité d'enquête russe Alexandre Bastrykine s'est rendu à Erevan pour rencontrer hier le Président arménien Serge Sargsian. Nous confirmons qu'une enquête conjointe et la plus transparente possible aura lieu en Arménie. Je suis persuadé que le tribunal rendra rapidement un verdict objectif à la hauteur de ce crime affreux.

Quant au contexte général de nos relations, je dirais qu'il y a toujours un "vilain canard". C'est ainsi que réagissent aujourd'hui tous les soldats et le commandement de la base militaire russe en Arménie. Je ne citerai pas d'exemples de personnes qui perdent la tête pour des raisons incompréhensibles et commettent des actes inimaginables. Il y en a beaucoup dans d'autres situations et pays.

Les tentatives de politiser cette situation n'émanent pas des autorités arméniennes ou russes. Ceux qui voudraient profiter de cette tragédie pour obtenir des avantages géopolitiques sont nombreux. C'est répugnant, inadmissible et indigne de la nation arménienne, fière, et qui, je le sais, ne se laissera pas mener par ce genre de provocation.

Nous sommes en deuil, avec l'Arménie, et ferons tout pour que ce crime ne reste pas impuni, que le coupable soit sévèrement sanctionné et que cela ne se reproduise plus. Bien évidemment, il est impossible de prévenir à coup sûr des excès difficiles à imaginer, mais le nécessaire sera fait. Je suis convaincu que les relations d'allié et de partenariat stratégique entre la Russie et l'Arménie ne seront pas affectées.

Question (traduction officieuse de l'anglais): Ces derniers jours, on assiste à un sursaut de violence et du nombre de tués en Ukraine. La Russie insiste sur la mise en œuvre du protocole de Minsk. Quelles mesures concrètes sont entreprises par Moscou pour assurer son application? Mes propos pourraient paraître critiques, mais votre pays est-il prêt à stopper le passage des troupes et des armements par la frontière russo-ukrainienne pour mettre un terme à la violence?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne le "passage des troupes et des armements", on l'entend constamment. Chaque fois je dis: "Si nous l'affirmez avec autant de conviction, montrez-moi les faits". Mais personne ne veut ou ne peux les présenter, de la même manière que nos partenaires, surtout ukrainiens et américains, ne peuvent pas présenter de preuves concernant le crash du Boeing malaisien en juillet 2014. Personne n'a jamais fourni à qui que ce soit les conversations des contrôleurs ukrainiens, ni les données des satellites et des avions de reconnaissance américains qui travaillaient ce jour-là dans le ciel ukrainien. Alors avant de nous demander quand nous arrêterons de faire quelque chose, je vous prierais de présenter les preuves que nous l'avons fait.

Le protocole de Minsk du 5 septembre 2014 est un document-cadre en 12 points: le cessez-le-feu, le retrait des armements lourds, etc. – chacun de ces points doit être concrétisé et décrypté. Le mémorandum de Minsk du 19 septembre 2014 était consacré au décryptage du cessez-le-feu et au retrait des armements lourds de la ligne de contact. Ce n'est pas une tâche facile, et ce n'est pas pour rien si la mise au point de ces problèmes n'est toujours pas terminée.

Aujourd'hui, nous sommes très près du règlement du problème principal, indépendamment du maintien de la zone litigieuse sur la ligne de contact que les insurgés refusent de libérer: sécuriser la population civile des villes et d'autres communes. Il faut pour cela retirer les armements lourds. La lettre du Président russe Vladimir Poutine du 15 janvier adressée au Président ukrainien Piotr Porochenko, que j'ai mentionnée, est consacrée à ce sujet. Il faut s'en occuper impérativement et concrètement. Nous serons prêts à soutenir les ententes de ce genre et avons déjà obtenu l'accord des insurgés de retirer des armements lourds de la ligne exigée par Kiev, et non de la ligne factuelle. Désormais, la balle est dans le camp des autorités ukrainiennes.

Voici ce que nous faisons concrètement pour mettre en œuvre les accords de Minsk. Mais ils comportent également d'autres points, que certains cherchent à remettre à plus tard. Nous ne sommes pas d'accord. Avant tout, cela concerne la tenue des engagements de convenir d'un statut particulier pour les républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, et la confirmation dans les accords de Minsk de l'engagement de Kiev d'entamer un dialogue national inclusif. Voici notre position.

D'autres aspects doivent également être résolus, dont l'observation par l'OSCE des zones problématiques de la frontière russo-ukrainienne – c'est visiblement ce qui vous intéressait le plus. L'OSCE travaille sur deux postes de contrôle, au même endroit que des douaniers et des garde-frontières ukrainiens, qui ont la possibilité de voir ce qui se passe aux postes de contrôle et d'inspecter les convois humanitaires en provenance de Russie pour se rendre dans les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk.

Dans les conditions actuelles, la question de la surveillance de l'OSCE d'autres zones de la frontière russo-ukrainienne peut être réglée. Si l'OSCE le souhaitait, elle devrait en parler avec ceux qui contrôlent actuellement ces postes de contrôle côté ukrainien. Dans l'impossibilité de le faire, il ne serait possible de régler ces questions sur toute la frontière russo-ukrainienne et concernant comment et qui la contrôlera qu'après un règlement politique définitif et l'accomplissement d'un autre point des accords de Minsk – pour que les représentants élus des autorités des républiques de Donetsk et de Lougansk reçoivent des garanties d'un statut particulier de ces territoires et de sécurité en tant que structures représentant leur population. Un tel acte doit être adopté par Kiev conformément aux accords de Minsk, mais pour l'instant personne n'a commencé à travailler dans ce sens.

Le plus important aujourd'hui est de retirer l'artillerie lourde, trouver un terrain d'entente sur les questions concernant le statut particulier des régions autonomes, régler les problèmes de sécurité et, bien sûr, lancer un processus inclusif de réforme constitutionnelle. Ce thème est préoccupant parce que de toute évidence les autorités ukrainiennes cherchent à le brouiller. Même la mention de termes comme "fédéralisation", "autonomisation", "décentralisation" devient déjà indécente du point de vue des autorités ukrainiennes. Bien qu'il existe de nombreux exemple similaires – la question du Tyrol du Sud, le Québec. On connaît plusieurs cas de pays qui ont réglé le problème de structure étatique en respectant les ethnies vivant sur leur territoire. Alors que pour une raison qu'on ignore, l'Ukraine doit être un État unitaire indépendamment des intérêts des Russes, des Hongrois, des Roumains et d'autres nations peuplant ce pays.

Question: Cette année marque le 70e anniversaire de la Victoire sur le fascisme. Quels dirigeants ont déjà confirmé leur participation aux festivités sur la place Rouge? Vous avez évoqué à plusieurs reprises l'importance du contrôle des manifestations de fascisme en Europe et dans le monde dans les conditions actuelles. Comment le monde doit-il défendre le bilan de la Seconde Guerre mondiale? Comment nous devons-nous opposer aux manifestations de fascisme et de militarisme à notre époque?

Sergueï Lavrov: Les invitations aux festivités du 9 mai 2015 à Moscou à l'occasion du 70e anniversaire de la Victoire ont été envoyées aux dirigeants de nombreux pays, dont les membres de la CEI, du groupe des Brics, de l'OCS, de l'UE, de la coalition antihitlérienne, aux dirigeants de nombreuses organisations internationales et régionales. Près de 20 dirigeants, dont le Président chinois Xi Jinping, ont déjà confirmé leur participation aux festivités. Il reste encore beaucoup de temps avant cette date, les confirmations de participation continuent de nous parvenir. Nous vous tiendrons informés.

Quant au problème plus large d'empêcher la renaissance du fascisme et du nazisme, il faut avant tout préserver la mémoire historique de la manière dont, il y a 70 ans, les efforts communs ont permis de mettre un terme à l'idéologie criminelle de misanthropie, qui menaçait l'existence même de la civilisation humaine. Ces efforts doivent s'accroître, parce que le "vaccin" contre le "virus" nazi, élaboré au procès de Nuremberg déjà, commence à faiblir dans certains pays, notamment d'Europe. Je ne les citerai pas, mais malheureusement il s'agit de plusieurs pays de l'UE ou candidats à y adhérer qui disent porter les valeurs européennes. Je me dois de mentionner l'Ukraine. J'ai déjà cité certains de ses politiciens qui appelaient à débarrasser le pays des "Russes, Moscovites et Juifs".

Chaque année, nous adoptons à la session de l'Assemblée générale des Nations unies une résolution qui s'intitule "Lutte contre la glorification du nazisme et d’autres pratiques qui contribuent à alimenter les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée". Chaque année, cette résolution est adoptée par un vote. Les USA votent toujours contre, l'UE s'est solidairement abstenue l'an dernier et l'Ukraine, qui s'était toujours abstenue jusqu'à présent, a pour la première fois voté contre. Ainsi, seulement quatre pays ont voté contre cette résolution – les USA, le Canada, l'Ukraine et les Palaos.

Nous partons du fait que le bilan de la Seconde Guerre mondiale est immuable. Il est fixé dans la Charte de l'Onu, notamment dans l'Article 107 qui prescrit que toutes les décisions des puissances victorieuses ne sont pas soumises à une révision. Les tentatives de le remettre en question doivent être empêchées fermement et sans délai. Quoi qu'il en soit, le travail pour lutter contre les tentatives de glorification du nazisme se poursuivra à l'Onu, à l'OSCE, au Conseil de l'Europe et d'autres formats.

Question: La Russie et l'OTAN pourraient-elles améliorer leurs rapports ou la perspective de ces relations est-elle strictement négative? Qu'est-ce que la Russie et ses partenaires pourraient faire pour normaliser leurs rapports? Envisagez-vous des contacts avec des responsables de l'Alliance et notamment une rencontre avec le secrétaire général de l'OTAN Jens Stoltenberg et le secrétaire d’État américain John Kerry en marge de la conférence sur la sécurité de Munich?

Sergueï Lavrov: Comme je l'ai déjà dit, l'OTAN a opté pour la confrontation. La rapidité dont ses membres ont fait preuve en coupant tous les contacts avec la Fédération de Russie et en gelant tous les projets d'intérêt commun dans le cadre du Conseil Russie-OTAN, témoigne du fait que la mentalité de guerre froide persiste du côté de nos partenaires atlantiques. Ces derniers considèrent toujours l'Alliance comme un moyen de promouvoir des intérêts unilatéraux. Nous avons plus d'une fois attiré l'attention sur ce fait.

Le Conseil Russie-OTAN n'a pas été conçu comme "l'OTAN plus la Russie" ou "l'OTAN contre la Russie", mais comme un conseil au sein duquel chaque membre de l'Alliance et la Russie auraient un droit égal de parole. Mais malgré certaines initiatives bénéfiques, il n'est pas devenu un forum de dialogue d'égal-à-égal. Lors des sessions précédentes les représentants de l'OTAN répétaient tout le temps la même chose, et la Russie y réagissait. Toutefois, selon nous, ce conseil était pertinent car il contribuait à la mise en œuvre de projets concrets, très utiles dans le domaine de la lutte anti-terroriste et anti-drogue, de la préparation de cadres pour l'Afghanistan, l'Asie centrale et le Pakistan, de la justice, de la sécurité etc. Tout cela a été sacrifié sur l'autel de l'idéologie. L'OTAN est incapable d'accepter le fait que le coup d’État en Ukraine ne se soit pas encore soldé par l'assujettissement de toute la nation ukrainienne à ceux qui avaient organisé ce coup d’État et gardent toujours le pouvoir à Kiev entre leurs mains. C'est regrettable, car il s'agit d'une mentalité du XXème voire du XIXème siècle. Ce n'est pas nous qui avons coupé les contacts.

Rappelons que suite à la crise dans le Caucase provoquée par l'ordre criminel du président géorgien de l'époque, Mikhaïl Saakachvili, de lancer une offensive contre l'Ossétie du Sud, ce qui avait déclenché la guerre de cinq jours, la Russie avait demandé de convoquer le Conseil Russie-OTAN dès le premier jour de cette agression. Condoleezza Rice, secrétaire d’État américain de l'époque, a interdit à son représentant à Bruxelles d'accepter cette proposition. Le Conseil a été gelé. Cette situation de crise n'a pas été débattue. Puis fin 2008, l'OTAN a reconnu son erreur et souligné que cette position avait été incorrecte, qu'il aurait fallu se rencontrer. Certains indiquaient que le Conseil Russie-OTAN devait avoir une dimension "tout-temps", notamment au moment des "orages", qu'il fallait se réunir pour évoquer telle ou telle situation. Aujourd'hui ils répètent la même faute, en refusant de travailler en commun et sur pied d'égalité, de discuter de tous les aspects de la situation actuelle, de ses raisons et de ses origines. Les travaux sont pratiquement gelés. Ils ont lassé une possibilité de réunir de temps en temps les ambassadeurs à Bruxelles, mais c'est une mesure formelle, rien de plus.

Ce n'est pas la Russie qui a initié cette situation. Nous estimons que compte tenu de tous les bouleversements et les cataclysmes dans le monde, les États principaux qui jouent un rôle crucial dans la stabilité et la sécurité globales ne peuvent pas se permettre de cesser de se parler. Si nos partenaires revenaient à la raison et montraient une volonté de dialoguer sur un pied d'égalité et dans le respect mutuel, nous y serions toujours prêts.

Selon nos informations, le nouveau secrétaire général de l'OTAN Jens Stoltenberg pourrait avoir intérêt à organiser un contact en marge d'un événement international. Nous nous sommes entretenus brièvement à Bâle, si je ne me trompe pas, en marge d'une rencontre des ministres des Affaires étrangères de l'OSCE. Très pressés, nous n'avons pratiquement eu le temps que de nous saluer. Nous nous connaissons et n'éviterons pas les contacts possibles, écouterons ce que diront nos collègues.

En ce qui concerne le secrétaire d’État américain John Kerry, je le rencontre plus souvent que tous mes autres homologues, sans même parler de nos entretiens téléphoniques. Nous nous sommes entretenus pour la dernière fois hier, dans la nuit. Si nous nous voyons lors d'un forum international, je n'exclus pas une nouvelle rencontre. Le principal est que ces entretiens portent leurs fruits.

mid.ru

 

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