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samedi, 11 janvier 2014 17:58

La philosophie de politique étrangère de la Fédération de Russie

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Le Président russe Vladimir Poutine a entériné, le 12 fév rier dernier, la nouvelle version du Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie. L’élaboration de ce document, qui a duré des mois, s’est faite sous l’impulsion du Décret présidentiel émis le jour de l’entrée en fonction du chef de l’État. Le texte en a été coordonné avec les administrations les plus actives sur le plan international ; il a été étudié à différents niveaux de l’Administration du Président russe. Sa mise au point a bénéfi cié des lumières de la communauté experte, y compris du Conseil scientifi que du Ministre des affaires étrangères. Merci à tous ceux qui ont exprimé leurs idées et propositions, notamment dans les pages de La Vie Internationale.

De ces discussions est sortie la conviction que la ligne de politique extérieure indépendante que suit notre pays à cette heure ne laisse place à aucune alternative. Ce qui signifi e que nous ne pouvons même envisager l’hypothèse d’accrocher le train de la Russie à la suite de l’un ou l’autre acteur clé de la scène internationale. La nature indépendante de la politique étrangère russe tient aux dimensions géographiques du pays, à sa situation géopolitique unique, à sa tradition séculaire, à sa culture, à la conscience que notre peuple a de lui-même. Cette politique est aussi le résultat des 20 dernières années du développement de notre pays placé dans de nouvelles conditions historiques, où, bien souvent à tâtons, il a fallu formuler une philosophie de notre politique extérieure la plus adaptée aux intérêts de la Russie à l’étape actuelle.

Le nouveau Concept a gardé les principes clés de la version précédente, celle de 2008, mais aussi la démarche essentielle du texte approuvé par Vladimir Poutine en 2000. Ce sont, essentiellement, le pragmatisme, l’esprit d’ouverture, l’option plurivectorielle, la promotion assurée, mais sans esprit de confrontation, des intérêts nationaux de la Russie, tous principes qui ont fait la preuve de leur pertinence et de leur effi cacité. Mieux, ils sont en passe de devenir universels, étant adoptés dans la pratique politique d’un nombre croissant d’États.

La tâche première de l’action internationale de la Russie consiste à former un contexte extérieur favorable à l’essor économique de l’économie nationale, à sa conversion à la haute technologie, à la croissance du niveau de vie des gens. Il ne sera pas exagéré de dire que cette façon de poser la question découle de l’analyse de la situation présente du pays, mais aussi qu’elle est, dans une perspective historique, parfaitement naturelle pour la Russie. À ce propos, j’aimerais citer la circulaire du 4 mars 1881, adressée aux ambassadeurs russes auprès des cours étrangères à l’occasion de l’avènement de l’empereur Alexandre III. On y lit que la Russie « a atteint son niveau de développement naturel ; elle n’a rien à désirer, rien à réclamer à qui que ce soit. Il ne lui reste plus qu’à consolider sa position, à se protéger des dangers extérieurs et à épanouir ses forces internes, morales et matérielles, accumulant des réserves et accroissant son bien-être. » Ces vues, Alexandre III les a réaffi rmées en 1893, lorsqu’il écrivait que « le développement tranquille de la puissance de la Russie doit faire l’objet exclusif des soins de l’État et être le ressort privilégié de sa politique de temps de paix ».

Le dernier siècle de guerres, de révolutions, de confrontation bipolaire a empêché notre pays de se concentrer pleinement sur la réalisation d’un ordre du jour constructif. De nouvelles possibilités se présentent maintenant, alors que la Russie ne bataille avec personne, est bien campée sur ses jambes et met en oeuvre avec assurance des projets de développement.

Il est clair que la stabilité internationale est une condition sine qua non de la réalisation des objectifs de croissance continue. C’est ainsi que la paix universelle et la sécurité du monde sont, pour la Russie, à la fois un devoir pour un acteur d’envergure mondiale, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, et une clé pour mettre ses intérêts en valeur. Cela nous vaut le reproche de conduire une politique extérieure conservatrice, de prendre une position perdante a priori en cherchant à maintenir un statu quo qui change inévitablement. C’est déformer la politique étrangère de la Russie.

C’est bien vrai que nous n’approuvons pas les essais qui se font de bouleverser toute la situation géopolitique dans diverses régions du monde par des méthodes révolutionnaires, notamment en forçant les processus démocratiques. Les raisons ne manquent pas à cela. On connaît trop bien, en Russie, la puissance destructrice des coups d’Etas qui n’atteignent pas leur but annoncé et bien souvent rejettent les sociétés des décennies en arrière. Pratiquement aucune des interventions armées étrangères n’a, en quinze ans, donné les résultats escomptés ; elles n’ont fait qu’ajouter de nouveaux problèmes aux anciens et poussé à l’extrême les souffrances des populations civiles que l’on prétendait protéger au moment de l’ingérence. Enfi n, la multiplication des foyers d’instabilité produite par les coups de main et les opérations « changement de régime » contribue dangereusement à étendre les zones de turbulence dans les relations internationales et à amplifi er les éléments de chaos. Cela, au risque de perdre le contrôle des processus planétaires, portant ainsi un coup sensible à tous les membres de la communauté internationale, jusqu’aux fauteurs de l’intervention.

Et néanmoins, il n’y a rien de plus faux que cette affi rmation que la Russie cherche à perpétuer le statu quo. Nous pensons que le monde est au tournant, qu’il est engagé dans une phase de transformations profondes aux résultats imprévisibles.

Il y a là de nouveaux risques, mais aussi de nouvelles opportunités, quelque part cela permet de repartir à zéro. Nous qui avons fait tomber nos oeillères idéologiques, nous le comprenons sans doute mieux que d’autres, que ceux qui par inertie ou volontairement suivent l’ornière d’une idéologie devenue obsolète au XXIe siècle. Un regard sans parti pris jeté sur les événements internationaux montrera que ce n’est pas la Russie qui fait valoir l’approche archaïque des blocs dans les affaires internationales, qui s’exerce, sans aucune chance de succès, à se ménager des oasis de sérénité et de sécurité, qui prône le protectionnisme dans le domaine politico-militaire au détriment des principes d’une sécurité une et indivise.

Les glissements tectoniques affectant le paysage géopolitique et liés à la redistribution des forces dans l’arène internationale méritent une étude approfondie, une démarche intellectuelle honnête rejetant les leurres. Les responsables russes ont dit à maintes reprises que Moscou n’éprouvait aucune satisfaction, et certainement pas de joie mauvaise, à voir se rétrécir la marge de manoeuvre de l’Occident historique en tant qu’acteur clé de l’économie et de la politique mondiales. Il reste cette réalité objective qu’il faut bien considérer. La communauté internationale se voit confrontée à des problèmes d’envergure stratégique, notamment les limites nettement marquées du système économique fondée sur une course effrénée aux bénéfi ces, exemptée de tout contrôle de la part de l’État et de la société, niant la multiplicité des modèles de développement du monde actuel, ignorant la nécessité de trouver des sources de croissance débouchant sur une nouvelle structure technologique.

Les bouleversements qui embrasent la région du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord sont sources de préoccupation particulière. Là encore, une vision objective s’impose, étrangère aux clichés primaires tout en noir et blanc, pour en apprécier toute la complexité et la multivalence. Il est clair que ces processus s’étaleront sur de nombreuses années encore et iront visiblement de pair avec une douloureuse transformation du paysage géopolitique de la région tel qu’il s’est dessiné au cours de la période antérieure.

Des témoignages de plus en plus nombreux indiquent un regain d’importance, dans les conditions présentes, du facteur d’identité civilisationnelle, une tendance plus marquée à former quelque chose comme des blocs de civilisations. Dès lors le choix ne fait pas de doute : soit les frictions entre cultures et civilisations s’exacerbent, avec à la clé leur dégénérescence en une guerre déclarée, soit l’approfondissement d’un dialogue d’égal à égal, dans le respect mutuel ayant pour fi nalité le partenariat des civilisations. Peu de temps avant son renoncement, Benoît XVI disait que de nos jours la paix à travers le dialogue ne fi gurait pas une option parmi d’autres, mais une nécessité à laquelle il n’y avait pas d’alternative. Cette position fait écho à la vision de la Russie

Un système de vues clair et conséquent a trouvé sa place dans le Concept de politique extérieure ; il vise à résoudre les problèmes de plus en plus complexes que pose notre monde actuel. Il ne s’y trouve pas même l’allusion à l’isolationnisme, à un refus volontaire de chercher la solution à la profusion d’équations à plusieurs inconnues que propose la politique mondiale. Au contraire, nous sommes pleins de la volonté d’activer les efforts favorables à l’organisation d’actions collectives de la communauté internationale en quête de réponses à des défi s s’adressant à tous. Nous avons la conviction que le moyen le plus sûr d’empêcher la concurrence globale de tourner à la confrontation armée est d’oeuvrer au leadership collectif des premières puissances mondiales, qui devra être représentatif tant sous le rapport géographique que sous le rapport civilisationnel. Le succès d’une telle entreprise réclame l’acceptation des règles communes du jeu, de la primauté du droit dans les affaires internationales aussi bien que dans les affaires intérieures des États. Est-ce logique que des États qui s’emploient à promouvoir par tous les moyens, et jusqu’à la méthode forte, les principes démocratiques chez les autres, se refusent à les appliquer en politique internationale ?

La politique extérieure de la Russie est constructive et créatrice. Toute l’action diplomatique russe tend à exercer sur les processus globaux une infl uence positive visant à constituer un système de relations internationales polycentrique à autorégulation, dans lequel la Russie doit jouer de plein droit le rôle de l’un des centres clés. La plupart des experts et des hommes politiques sérieux s’accordent à reconnaître dans la consolidation suivie de la multipolarité l’élément central du développement mondial à l’époque actuelle.

Nous sommes ouverts à un dialogue sincère tous azimuts avec les partenaires intéressés, étant bien entendu que personne ne pourra prétendre posséder le monopole de la vérité. Il paraît évident qu’une collaboration sur le long terme, entre vrais partenaires, doit être assise sur des valeurs communes. Mais personne ne peut édicter ces vues communes. Or le messianisme invétéré de l’Occident qui cherche à répandre partout son échelle de valeurs, rappelle Spengler qui disait que « ce sont là des valeurs épisodiques et locales, dans la majorité des cas elles tiennent même à des intérêts intellectuels passagers des habitants des grandes villes européanisées, et ne sont pas des valeurs historiques éternelles ». Une base morale réellement commune ne doit être que le produit d’un dialogue d’égal à égal et s’appuyer sur un commun dénominateur éthique qui est le propre des principales religions universelles. Le renoncement aux valeurs traditionnelles élaborées au cours des millénaires, l’arrachement à ses propres racines culturelles et spirituelles, l’érection en absolu des droits et libertés individuelles : voilà la recette pour perdre tous repères, en politique intérieure comme en politique étrangère.

La Russie tient avec conviction pour la méthode de la diplomatie en réseau qui suppose l’existence d’associations souples d’États, notamment d’associations entrecroisées, constituées en fonction de leurs intérêts communs. Le BRICS est un exemple de ce genre d’associations réussies, ralliant des États de continents différents. La Russie qui, au cours des années 2013-2015 présidera le Groupe des Vingt, celui des Huit, l’Organisation de coopération de Shanghaï et le BRICS, met énergiquement en oeuvre une politique d’effi cience accrue pour la contribution de ces organisations multilatérales à un gouvernement mondial renforcé. Ainsi se manifeste, entre autres formes, le caractère plurivectoriel de la politique étrangère de la Russie. Je ne crois pas qu’il serait justifi é, aujourd’hui, de chercher à construire une hiérarchie rigoureuse, formelle, de nos rapports avec nos partenaires des différentes zones géographiques. Souplesse, maniabilité et « polyphonie », voilà des traits de caractère qui donnent un net avantage à notre politique extérieure et nous permet de compter plus facilement avec les fl uctuations, l’inconstance de la situation internationale.

Nous estimons qu’en oeuvrant, avec nos partenaires, au développement d’une coopération plurielle et profonde dans l’espace de la CEI et en mettant assidument en pratique le projet d’intégration euro-asiatique, nous apportons une contribution magistrale à la nouvelle architecture internationale, dont les pierres sont les associations régionales de coopération. Considéré sous cet angle, défendre « son » intégration au détriment des processus d’intégration des voisins devient une absurdité évidente. Surtout que les efforts d’intégration s’appuient déjà sur des bases communément adoptées ; ce sont, au premier chef, les normes de l’OMC. Un développement stable au niveau mondial passe par l’accordement des projets d’intégration, leur mise en boucle. La Russie part justement de là lorsqu’elle propose pour objectif stratégique l’établissement d’un espace économique et humain de l’Atlantique au Pacifi que et qu’elle travaille activement à s’insérer dans les processus d’intégration de la région Asie- Pacifi que.

Fidèle à la tradition, la Russie continuera de jouer son rôle stabilisateur dans les affaires internationales, dont la pertinence est admise par la plupart de nos partenaires. Et ceci ne tient pas tant au poids international du pays qu’au fait que nous ayons une opinion personnelle sur les événements, qui se fonde sur les principes de droit et de justice. L’attrait croissant de la Russie lui vient du potentiel de « puissance douce » grandissant que recèle ce pays au richissime patrimoine culturel, spirituel, au potentiel unique de développement dynamique, en interaction fertile avec le Monde russe et ses millions d’individus.

On est convaincu, à Moscou, que les vues des principaux acteurs de la scène mondiale sur les problèmes les plus aigus de notre époque ont plus de choses en commun que de divergences, surtout quand il ne s’agit pas des démarches tactiques, mais bien des objectifs fi naux. En effet, tous ont intérêt à voir se rétrécir les zones de confl its internationaux ou intérieurs, à résoudre le problème de la non-prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, à couper les vivres aux terroristes et groupements extrémistes. Il s’agit, dès lors, de dépasser enfi n réellement, et pas seulement en paroles, l’égoïsme individuel ou de groupe et de prendre conscience de sa responsabilité vis-à-vis de l’avenir de la civilisation humaine Nous recevons régulièrement des preuves de sa fragilité, sous formes d’immenses catastrophes naturelles ou technogéniques ; la dernière alerte est venue de la récente « incursion » cosmique près de Tchéliabinsk. Si le point de chute s’était trouvé dans une zone plus peuplée, les conséquences en auraient été incommensurables.

Nous nous réjouissons du rapprochement qui se marque ces derniers temps dans les démarches des États de la plus grande infl uence, avant tout des membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, en faveur de la réunion des efforts visant à résoudre les différents confl its régionaux par des moyens politiques, en s’épaulant du droit international. Ceci vaut également pour ce qui concerne la perception de l’absence d’alternative à la négociation pour le règlement syrien.

Le nouveau Concept formule de façon intelligible, circonstanciée, les vues des dirigeants russes sur la politique étrangère à l’étape contemporaine du développement mondial, à la base desquelles repose l’aspiration à utiliser au mieux les capacités du pays par le biais d’une vaste et fructueuse coopération internationale, d’une gestion collective des situations de crise, de l’affermissement d’un ordre du jour positif, rassembleur des efforts de politique planétaire. Et nous comptons sur une réaction adéquate, constructive de nos partenaires. 

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