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mercredi, 03 juillet 2013 11:55

Notes du professionnel, ou Serguei Lavrov: entre le passé et l’avenir

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Sergej Lawrow Sergej Lawrow

Serguei Lavrov franchit en tant que ministre des affaires étrangères deux étapes dans l’évolution de la Russie et du monde: celle d’aisance relative et d’une crise financière et économique profonde qui n’est pas terminée bien que les experts ne révèlent pas de conditions objectives pour son approfondissement.

Les facteurs subjectifs influent de plus en plus sensiblement sur l’histoire contemporaine. D’où les craintes d’irrationnel et de chaos dans le monde d’aujourd’hui n’ayant pas su surmonter une autre crise: la crise historique mondiale de désintégration du système bipolaire.

Fait paradoxal: les facteurs subjectifs de plus en plus importants prescrivent objectivement des personnalités charismatiques : porteurs d’idées et de solutions originales. C’est que vous retrouverez dans le livre de Serguei Lavrov: «Entre le passé et l’avenir». Ce n’est pas une monographie mais un recueil d’articles où l’examen de la politique extérieure poursuivie actuellement s’entremêle avec des réflexions historico-philosophiques. Pratiquement chaque extrait du livre recèle l’empreinte de la personnalité de l’auteur.

Serguei Lavrov est simple et sociable. Or, ce n’est pas la sociabilité d’un fonctionnaire se vantant par-ci et par-là de son démocratisme et vous tend deux doigts en vous saluant. Il s’exprime sans ambages et cite Gortchakov avec de la compassion: «Le meilleur moyen de vivre en bonne intelligence avec tous les gouvernements consiste à ne pas dissimuler ses opinions».

L’auteur écrit, en particulier, en se référant à la thèse de Gortchakov: «Malheureusement, on assiste dans la politique mondiale à la situation qui s’est créée chez nous à l’époque soviétique: les sujets d’actualité sont débattus à la cuisine. Or, la «cuisine», ce sont des entretiens à huis clos, derrière le dos des critiqués. Certes, une telle ambiance … malsaine n’est pas, loin s’en faut, dans l’intérêt de la communauté mondiale». Les propos de Lavrov: «Nous traversons à nouveau dans notre histoire l’étape de concentration intérieure» font penser eux aussi à la conception de Gortchakov.

L’auteur a réinterprété tant le patrimoine du célèbre chancelier que celui de Petr Arkadievitch Stolypine: «Nous souhaitons pour le monde ce que nous souhaitons pour nous: un développement évolutif sans bouleversements …, il n’est guère nécessaire de faire des gestes artificiels, d’être par trop actifs pour obtenir des effets extérieurs distancés des intérêts nationaux réels et réalisables dans la politique extérieure fondés sur le potentiel intérieur». Tout comme Stolypine, Lavrov signale l’importance de former «une classe moyenne importante», fondement de la stabilité de la société et de l’Etat. Et enfin – le credo de Gortchakov et de Stolypine: «éviter le glissement vers la confrontation».

Lavrov révèle à ces fins l’absence de prétention de la Russie au statut de superpuissance, ne fut-ce qu’énergétique. «Notre statut: celui d’un Etat des plus évolués au monde nous arrange parfaitement. Nous ne voulons pas dicter notre volonté, nous ne voulons pas qu’on nous obéisse pourvu qu’on prête attention à notre opinion. Or cela ne signifie pas que la Russie ne se réserve pas le droit de critiquer les actes du leader mondial: des Etats-Unis. « Toute prétention au leadership doit s’appuyer sur les actes concrets, assurer la valeur ajoutée sous forme de «biens publics communs». Une formule convaincante traçant nettement la différence entre les notions de leadership et d’hégémonisme.

Conscient du fait qu’au plan de la prévention de la confrontation de la Russie avec le monde extérieur, «l’antiaméricanisme est dangereux et vulnérable dans l’aspect intellectuel», l’auteur est convaincu que l’effet néo-conservateur sur la politique de Washington ne doit pas déterminer notre attitude fondamentale envers l’Amérique. «Tous les amis de l’Amérique, écrit Lavrov, et nous nous classons parmi eux, doivent aider les Etats-Unis à «atterrir doucement» dans un monde multipolaire».

Une grande place dans le recueil est réservée à l’élargissement de l’Ouest vers l’Est. Malgré le contenu différent de l’OTAN et de l’UE, leur élargissement est, de l’avis de l’auteur, un projet politique pour une large part boiteux. «L’UE et l’OTAN sont moins souples et efficaces au plan de la réalisation de leurs objectifs fondamentaux. D’aucuns pourraient s’en réjouir, d’autres – y révéleraient la voie vers l’autodestruction de l’OTAN et l’affaiblissement du projet européen. Ni l’un ni l’autre n’est dans l’intérêt de la Russie prête à tenir compte des réalités objectives et à contribuer au développement positif de la coopération européenne. L’ordre est inévitablement préférable au chaos. La thèse susmentionnée est sans doute contestable si l’on évoque l’histoire du XXe siècle mais dans le contexte de la conception d’«ordre» de Serguei Lavrov garantie par la «solidarité interétatique voire globale» elle est parfaitement logique.

Le ministre avoue, néanmoins, que le contenu de la politique russe évitant la confrontation se heurte à l’aspiration à placer la Russie devant un faux choix : « coopérer avec l’Occident sur les principes formulés unilatéralement ou bien être en confrontation ». Selon l’auteur, l’issue consiste, pour reprendre l’expression de l’ex-ambassadeur britannique à Moscou Roderick Line, à « reconnaître entièrement le droit de la Russie de protéger ses intérêts et de poursuivre une politique extérieure indépendante dans le cadre du droit international et du respect des droits souverains des autres Etats».

La thèse concernant la recherche de nouveaux principes communs susceptibles de prévenir la crise de gestion globale est l’idée maîtresse de plusieurs articles et allocutions de Serguei Lavrov. De l’avis du ministre, l’espoir que les valeurs démocratiques constitueront un régulateur universel ne s’est pas justifié. La concurrence ayant pris aujourd’hui des formes intercivilisatrices est à l’origine de l’attitude différente envers les valeurs humaines et de l’interprétation différente de la conception de «démocratie».

Selon Serguei Lavrov, ceux qui s’opposent au développement de la Russie à l’heure actuelle «ne se rendent pas compte du fait que nous suivrons dans le cadre des valeurs démocratiques universelles notre voie qui ne nous est pas prescrite en respectant et en sauvegardant nos traditions séculaires».

Selon le ministre, les jeux géopolitiques avec emploi de l’instrument d’«imposition de la démocratie» sont inadmissibles dans l’espace de la CEI. La disposition à marcher dans le sillage d’une politique étrangère est dans ce cas le critère essentiel de la démocratie.

Lavrov réplique en réponse aux reproches adressés à la Russie de corréler plusieurs civilisations : «La Russie a toujours existé à la jonction des civilisations ». Ensuite il écrit en développant cette thèse que la Russie se montre prête à servir de pont entre les cultures et les civilisations, notre pays ayant de tout temps joué ce rôle. Qu’on le veuille ou non, «la diversité culturelle et civilisatrice du monde est une réalité objective qu’il faut prendre en considération».

Dans le même temps, Serguei Lavrov évite des pièges relativistes à la mode convaincu qu’il existe un fondement moral de la vie de la société contemporaine, le «ciment qui doit joindre les nations, les peuples et les groupes ethniques ». Cependant, il décline l’individualisme et l’indifférence de Ponce Pilate formulée dans la question éternelle : «Qu’est-ce que la vérité?» Selon Serguei Lavrov, la crise de la société européenne est à l’origine des tragédies des XIX-XXes siècles lorsque d’innombrables révolutions détruisent ses fondements traditionnels, pour reprendre l’expression de Zbiegnew Brzesinsk, suite à « la guerre civile au sein de l’Occident».

«Il sera difficile pour l’Europe, poursuit Lavrov, de trouver un langage commun avec d’autres civilisations si elle renonce à ses origines chrétiennes, aux fondements de son identité … Quiconque oublie ses origines religieuses et morales, ne saura, le plus probablement, respecter les autres confessions. L’auteur cite Francis Fukuyama prétendant que la thèse de Nietzsche sur « la mort de Dieu » est une bombe faisant exploser les valeurs comme la compassion et l’égalité, la dignité de l’homme. Selon Lavrov, c’est l’idéologie de l’impasse dont la philosophie occidentale devra sortir en perspective.

Il y a beaucoup d’aphorismes dans le recueil «Entre le passé et l’avenir », par exemple, celui-ci : « En politique la perception des réalités est souvent plus importante que les réalités telles quelles ». Le style des articles et des allocutions traduit « la beauté de l’intelligence », terme byzantin évincé, hélas, par la mentalité « Russel » fondée sur la logique et le sec rationalisme».

Le recueil est un seul tout. A notre époque de «déficit idéologique, on dirait que le discours de Vladimir Poutine prononcé le 10 février 2007 à Munich, l’article de Dmitri Medvedev «La Russie, en avant !», le conception de «démocratie souveraine» de Vladislav Sourkov et le recueil de Serguei Lavrov reflètent, on ne peut mieux, l’idéologie de l’Etat russe.

A en croire une anecdote historique, lorsque Staline désigne Gromyko ambassadeur de Russie aux Etats-Unis en remplaçant Litvinov, Roosevelt lui adresse, entre autre, la question suivante dans son message : «A quoi bon remplacer l’ambassadeur par une boîte aux lettres?» Gromyko décline plus tard cette caractéristique. Ministre des Affaires étrangères, ensuite – membre du Bureau politique sous Brejnev vieillissant, Gromyko détermine avec Oustinov et Andropov la politique extérieure soviétique.

En Russie c’est le président qui inspire la politique extérieure. Poutine et Medvedev sont au plus haut point actifs en la matière. Or, c’est grâce à sa loyauté personnelle incontestable que Lavrov ne devient pas une boîte aux lettres et son professionnalisme le place souvent sensiblement au-dessus de ses vis-à-vis étrangers. Donc, la Russie est fondée d’être fière de son ministre.

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