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mercredi, 18 juillet 2018 10:43

Le sort de l’Occident dans un monde multipolaire

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Caspar David Friedrich. Le Voyageur contemplant une mer de nuages. 1818

L’Occident existe-t-il toujours? Les politologues russes en vue ayant participé aux lectures du Conseil pour la politique étrangère et de défense se posent cette question d’apparence paradoxale. Ils ont essayé de donner aux auditeurs des réponses aux questions d’actualité liées à l’éventuelle transformation de l’ordre politique mondial.

L’Occident collectif et le G7

La majorité écrasante des experts politiques étaient convaincus avant le début des années 2010 que l’Occident était une communauté politique inébranlable, un repère dans le système social. Cependant, aujourd’hui toutes les institutions fondées sur une telle approche traversent une crise sérieuse.

Le G7 tenu récemment au Canada a reflété la situation compliquée dans l’establishment politique d’aujourd’hui. L’Occident politique collectif saurait-il survivre à l’époque quand, pour reprendre l’expression du président américain Donald Trump, l’Amérique d’abord! et le locataire de la Maison blanche adopte une attitude plus dure envers les alliés de Washington qu’envers les adversaires (il suffit d’évoquer sa polémique avec le premier ministre canadien Justin Trudeau). Qui plus est, l’Union européenne est contrainte de résister aux conséquences de l’afflux de migrants des pays du Proche- et du Moyen-Orient alors que Bruxelles ne parvient pas à concevoir une nouvelle stratégie de relations avec les États-Unis.

Selon le président du Conseil pour la politique étrangère et de défense Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue « La Russie dans la politique globale », les changements sur l’échiquier international confirment que ces événements ne sont pas dus au hasard mais proviennent des processus profonds influant directement sur les relations internationales. « On a parfois l’impression qu’on ait reculé d’un siècle vers l’époque où les intellectuels russes se demandaient : les événements actuels n’annoncent-ils pas le déclin de l’Europe ? écrit-il. Plusieurs générations en Europe et en Amérique du Nord n’ont jamais connu que la réalité liée à l’option « atlantique » de l’Occident. Tout porte à croire que cet ordre mondial devient obsolète.

Dans le même temps, les contradictions au sein de l’Occident engendrent de nouvelles formes de coopération dans le cadre de l’Union européenne. Le groupe de Visegrad qui évoque le passé commun des pays d’Europe du Centre et de l’Est au sein de l’Empire austro-hongrois en est un exemple. Cependant, selon le professeur de l’École supérieure d’économie Alexandre Filippov, directeur du Centre de sociologie fondamentale auprès de l’Institut d’études historico-théoriques humanitaires V.A. Poletaev, tant que l’élite politique n’est pas remplacée, il n’y aura pas de changements radicaux  Pour le moment on voit renaître en Europe des mouvements politiques qui se prononcent en faveur de la souveraineté et d’un État national.

Multipolarité ou une nouvelle bipolarité ? 

Qu’est-ce qui succèdera à l’ancien ordre mondial ? L’époque d’hégémonie des États-Unis donnera-t-elle lieu à un monde multipolaire comme l’espèrent plusieurs experts russes ?

Le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales Andrei Kortounov s’est montré sceptique à ce sujet. Selon lui, lors des débats sur la multipolarité en Russie l’égalité formelle de jure des États est souvent confondue avec leur égalité de facto qui est pratiquement irréalisable. D’après une conception politique, les grandes puissances imposent leur position sur l’échiquier international aux autres alors que les petits pays sont en quête de protecteur solide. Néanmoins, ces derniers ont aujourd’hui des possibilités sensiblement plus vastes de manœuvre qu’auparavant alors que les premiers dépendent pour une large part de la réaction des milieux publics à leurs démarches politiques. Qui plus est, selon l’expert, le clivage en Occident dont nous sommes actuellement témoins ne précipitera pas forcément la construction d’un nouvel ordre mondial multipolaire.

Le paradoxe de la mondialisation et la menace à la démocratie 

Alexandre Filippov a donné sa variante de réponse à la question : en quoi consiste la crise de l’ordre mondial. La stabilité de n’importe quel modèle d’ordre international en Europe a toujours été fondée sur les forces supranationales bien déterminées : que ce soit les vieilles familles aristocratiques ou les maisons bancaires. Or, aujourd’hui nous assistons à une situation étourdissante : l’élite de la mondialisation garde le silence et ne fait pratiquement rien pour protéger le modèle qu’elle a construit avec tant de difficulté. Plusieurs institutions politiques construites dans le cadre de l’ancien modèle de mondialisation à l’américaine, ne seront-elles pas déplacées dans le domaine du droit des États souverains ? Or le règlement de la crise de l’ordre mondial exige des sacrifices. L’économiste américano-turc en vue Dani Rodrik qualifie cet état de choses de paradoxe de la mondialisation (il s’agit du conflit entre la démocratie, la mondialisation économique et la souveraineté d’État). Selon l’économiste, la coexistence de ces trois objectifs au niveau d’un État national est impossible. Il n’est pas exclu que la démocratie tombe victime d’un nouvel ordre mondial. Or le changement de la carte politique du monde et celui d’un de ses pôles : l’Occident ne signifie pas que son aspiration à l’expansion disparaîtra, souligne l’expert.

Un nouvel ordre mondial : multipolarité ou multilatéralisme ?

L’idéologie de la mondialisation à l’américaine qui était un modèle de modernisation devient obsolète. Qu’est-ce qui la remplacera ? Qui vivra verra. De toute façon, selon Andrei Kortounov, l’avenir  n’est pas tellement dans l’application des conceptions d’un monde multipolaire que dans le multilatéralisme qui offrira de nouvelles possibilités aux faibles : au plan politique et social. Indépendamment de l’évolution des événements, la communauté mondiale sera contrainte de rétablir le fondement juridique de la politique mondiale entravée ces dernières décennies, de rechercher des variantes d’équilibre d’intérêts au niveau régional et global et de construire à ces fins un régime de réaction souple aux défis et menaces contemporains.

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