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vendredi, 29 juin 2018 17:04

La Russie de quelle Europe a-t-elle besoin ?

Written by  Fedor Zima, journaliste

La Russie, de quelle Europe a-t-elle besoin? Forte ou faible? Dispersée ou unie? Je pense que la Russie a besoin d’une Europe indépendante ce qui suppose la force et la cohésion. Malheureusement, les récents événements prouvent le contraire. Si Spengler avait écrit aujourd’hui son ouvrage consacré à l’Europe, il faudrait l’intituler « La paralysie de l’Europe ».

L’introduction par les États-Unis des taxes d’importation d’acier et d’aluminium  et la menace de proclamer les sanctions à l’égard des sociétés européennes qui font des investissements en Iran ont donné lieu en Europe à de multiples déclarations dures concernant Washington. L’apparition d’une nouvelle réalité au sein de l’alliance euro-atlantique qui existe tant bien que mal depuis l’époque de la Seconde guerre mondiale est enfin pour une large part reconnue. Cependant, même les déclarations selon lesquelles l’Europe ne saurait maintenant s’appuyer sans réserve sur les États-Unis ne reflètent pas le contenu de la nouvelle réalité. Il  ne s’agit plus de la confiance qui s’écroule à nos yeux, il faut craindre ce partenaire. Angela Merkel, leader européen reconnu, exhorte à réagir d’une manière dure aux actes des États-Unis. Bruxelles lance des appels analogues. Comment l’UE pourrait réagir au nouveau défi américain ?

L’appel de la Commission européenne ayant exhorté les sociétés menacées de sanctions d’outre-Océan à ne pas céder à la pression et à profiter de leur droit de déployer les activités conformément à la législation nationale et européenne n’a pas été entendu. Plusieurs grandes sociétés européennes ont déjà déclaré qu’elles suspendaient leurs projets en Iran. Certaines d’entre elles ont des actifs et des emprunts aux États-Unis, d’autres ont évalué le préjudice de l’éventuelle perte du marché américain, d’autres encore réfléchissent à ces deux aspects. Selon un responsable de l’Élysée, « si vos intérêts économiques se répandent sur les États-Unis où les règlements sont réalisés en dollars, vous n’avez pratiquement pas de choix ».

Une question s’impose: comment l’UE pourrait compenser les pertes potentielles des sociétés européennes si elle méprise les sanctions ? D’aucune façon, surtout s’il s’agit des garanties pour le grand business. Bruxelles a décidé, il est vrai, d’instituer le fonds de stabilisation pour atténuer d’éventuelles situations de crise ayant accordé à ces fins 30 milliards d’euros. Cependant, les crises des économies européennes n’ont plus rien d’extraordinaire et il est peu probable que ce coussin financier soit une bouée de sauvetage pour les sociétés en détresse. Les pays de l’UE qui n’assumeront pas de préjudice suite aux éventuelles sanctions ne consentiront pas à faire part de bénéfices aux grandes sociétés européennes. L’électeur européen menacé de l’affaiblissement des avantages sociaux et de la baisse des revenus n’approuvera pas de telles décisions. L’énergie de protestation sera plus forte dans les pays qui se heurtent ou se heurteront aux phénomènes de crise chez eux. Les partis d’opposition ou « populistes » ayant raffermi leurs positions en Europe qui se montent sceptiques à l’égard de Bruxelles et de Berlin critiqueront à leur tour ces décisions.

Il convient de noter que les sociétés européennes mettent en doute l’aptitude de leurs gouvernements et des eurocrates de défendre leurs intérêts. L’intention annoncée par les responsables de l’UE de simplifier la procédure d’octroi de garanties financières aux investissements européens en Iran n’a impressionné ni Total, ni MAERSK, ni Engie, ni Siemens… Berlin et Bruxelles appliquent leurs contre-mesures en retard. Il est, par conséquent, difficile de partager la thèse du coordinateur de l’UE pour la coopération transatlantique P. Beier qui souligne que « l’Europe a compris maintenant que les relations transatlantiques avaient changé radicalement et a pris conscience de la situation compliquée ». Pour le moment elle n’en a pas pris conscience.

L’idéologie libérale a joué un mauvais tour à l’élite européenne qui ne sait pas maintenant réfléchir globalement et stratégiquement, elle est devenue impuissante face aux crises sérieuses. L’idée d’autorégulation du monde dans le contexte de la mondialisation supposant l’affaiblissement du rôle de l’État et de la politique nationale a contraint les élites à suivre les stéréotypes qui ne s’avèrent pas efficaces face aux défis et contradictions qui s’accentuent impétueusement. Les gouvernements ne sont plus obligés d’être prévoyants au plan stratégique et interviennent exclusivement en médiateurs et en courtiers entre différents forces et intérêts. Ils se limitent à louvoyer ce qui est insuffisant pour réaliser les tâches sérieuses.

Le phénomène Trump consiste à poursuivre une politique nationale dure en déclinant les stéréotypes. Trump révise les engagements en se fondant sur les intérêts des États-Unis et méprise les règles du jeu ce qui suscite l’indignation impuissante des Européens.

Il s’est avéré que l’Europe n’était pas prête aux défis géopolitiques et les déclarations tapageuses qui ne sont pas confirmées par des actes solidaires traduisent le désarroi et la faiblesse. Le comportement de Mme Merkel qui exhorte l’Europe à « prendre son sort entre ses  propres mains » le confirme. Cependant, selon Thorsten Benner, chef de l’Institut de politique globale de Berlin, la chancelière évite autant que possible les débats concernant les conséquences des actes de Trump pour l’Allemagne. « Elle devrait être en tête de discussion mais tout porte à croire qu’elle essaie de l’éviter. On a l’impression qu’elle ne veut pas multiplier son capital politique grâce à ce sujet ».

Les craintes de Mme Merkel sont compréhensibles : l’Allemagne et l’UE n’ont pas de leviers sérieux pour exercer la pression sur les États-Unis.

Berlin est choqué par la menace de Trump de fixer les tarifs d’importation de véhicules fabriqués en Allemagne. Il n’y a pas d’unité au sein  de l’Europe. « Il est difficile de parvenir à l’unité lorsque plusieurs pays européens, notamment en Europe de l’Est, ne sont pas convaincus de la nécessité de rejoindre les partenaires continentaux dans leurs intérêts géopolitiques », écrit la revue The Economist. Il est rappelé que trois pays ont opposé simultanément leur veto à la résolution de l’UE condamnant le déplacement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem.

Seul Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a démontré la mentalité géopolitique. Il l’a fait d’une manière originale ayant comparé le territoire de l’UE à celui de la Russie et exhorté à ne pas sous-estimer la nécessité de construire les relations avec le pays voisin. En réalité la Russie est au plan stratégique à peu près l’unique réserve substantielle de survie dans le contexte d’une concurrence globale qui prendra de l’ampleur. Qui plus est, la Russie fait partie de l’Europe et en la méprisant, l’UE ne fait que s’affaiblir privée, cependant, des avantages politiques et économiques de la politique de sanctions. À la différence des États-Unis.  

Qu’elle le veuille ou non, pour conserver son rôle global en perspective à long terme l’Europe devra construire sa politique indépendante en s’appuyant sur ses propres forces et en se débarrassant de l’idéologie en déconfiture. Il est clair que la Russie est le partenaire le plus proche et naturel de l’Europe dans la survie globale. Or pour faire une telle conclusion il faut abandonner l’esprit de clocher, il faut reprendre la mentalité géopolitique. Une lueur d’une telle mentalité s’ébauche. De l’avis de plusieurs experts allemands, il est nécessaire de coopérer plus étroitement avec les pays comme le Canada, le Japon, l’Inde, le Brésil, le Mexique, etc. Selon les sceptiques, « les États-Unis demeurent l’ancre et le garant de l’ordre mondial d’après-guerre et l’Allemagne ne saurait le compenser par les pourparlers avec les Canadiens et les Japonais ».

Les sceptiques ne prennent, néanmoins, pas en considération ce qui se jette aux yeux : l’ordre mondial d’après-guerre se transforme grâce aux efforts énergiques de Trump en un ordre mondial à l’américaine réservant à l’Europe et aux autres pays un rôle subordonné et ne prenant pas en compte leurs intérêts. Même le statut d’alliés établi dans l’après-guerre ne leur offre pas de priorité garantie aux yeux de Washington. Dans le contexte actuel le terme d’« ordre » est plutôt ironique ou paraît un anachronisme.

On entend parfois dans ce chœur des voix du monde de la politique réelle destinées à faire entendre raison à l’Europe les formules du passé. L’analyste du Fonds allemand Marshall Ulrich Speck exhorte : « Si l’Allemagne concentrait autour d’elle … une masse critique en faveur d’un ordre mondial libéral, ce serait une alternative réelle ». Cela fait penser à une citation d’un drame grec ancien : « Oh, si l’Allemagne savait le faire : « Or l’Allemagne n’y est pour rien, tout simplement cet ordre devient obsolète et de plus en plus d’Européens prennent conscience du fait que suivre le mainstream des deux dernières décennies est une voie dans l’impasse.

 

L’opinion de l’auteur ne correspond pas forcément à celle de la Rédaction.

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