InterAffairs

Ven05292020

Last update09:48:30 AM

RUS ENG FR DE PL ESP PT ZH AR

Font Size

SCREEN

Profile

Layout

Menu Style

Cpanel
ACTUALITÉS, FAITS, COMMENTAIRES

C’est avec un profond regret que nous voulons vous faire part du décès de l’un des Français les plus illustres de notre temps. Il s’agit d’Ivan Blot, homme politique, pendant de longues années Président du Club de l’Horloge, patriote de la France et une bonne connaissance de Vladimir Poutine.

L’auteur de cet article a été en termes plus qu’amicaux avec Ivan. Nous nous sommes connus il y a de nombreuses années et avions partagé le même champ d’action. Il était l’incarnation même de ce qu’on appelle « vrai Français » : fin observateur, esprit cartésien, mais, en même temps, profondément catholique croyant. Toute sa carrière au sein du Ministère de l’Intérieur où il est monté jusqu’au grade d’Inspecteur général aussi bien que dans sa vie privée, familiale ou quand il faisait de la politique , était marquée par une sincérité et un humour au-delà de toutes les épreuves qu’il avait dû endurer dans sa vie. En effet, Ivan a été député et euro-député. Il a tenu sur les fonts baptismaux la création de la droite française, a noué des relations professionnelles plus que solides avec Jean-Marie Le Pen en contribuant par ses idées à l’élaboration du concept de base du Front National.

Il est à dire que Blot maîtrisait parfaitement la plume qui était souvent, entre ses mains, plus acéré qu’un bistori. Ivan était également docteur ès sciences économiques et professeur à Sophia Antipolis, Université de Nice. Ses ouvrages sont nombreux et très étoffés, car Blot étudiait en profondeur un sujet avant de s’exprimer.

Une fois retraité, il s’est mis à apprendre sérieusement le russe ou plutôt à se le remettre en mémoire, car sa mère était d’origine slave. Un jour il me raconta qu’aux chansons militaires de son père, commandant du premier porte-avions français d’ailleurs, se mêlaient les berceuses en langue russe de sa mère. On peut dire que la Russie a toujours été son dada. Et comme son départ du ministère lui a permis de se déplacer plus librement à l’Est du continent Européen, il s’est mis à visiter notre pays. Moscou l’a très vite apprécié à sa juste valeur. Ainsi, il s’est fait connaître à travers la création d’une chaîne de télévision franco-russe ProRussia.tv dont le concept s’est cristallisé dans le bureau du chef de service français de Voix de la Russie de l’époque Mikhaïl Kourakine. Cette chaîne a su attirer à travers l’internet un auditoire de l’ordre de 1,5 Millions de visites uniques  à titre mensuel ce qui est également à mettre à l’actif d’Ivan. Et c’est bien Blot qui a offert à Radio Sputnik les fréquences FM à Paris ce qui est, littéralement parlant, hors d’atteinte pour une radio étrangère.

Il est à dire que les activités franco-russes de mon ami ont été vraiment appréciées à leur juste valeur : membre du très prestigieux Club Présidentiel Valdaï (créé et chaperonné par Vladimir Poutine lui-même), Blot a rencontré à plusieurs reprises, en compagnie de sa charmante épouse Cendrine, le chef de l’Etat russe. Il a eu même l’occasion de lui offrir ses écrits.

Confronté à sa maladie, Ivan a tenu le coup. Il y a tout juste un an, déjà exténué par ses problèmes de santé, il a trouvé suffisamment des forces pour se rendre à Yalta où la revue Interaffairs.ru (Mejdunarodnaya Jizn, Ministère des Affaires Etrangères de Russie) a organisé une grande conférence sur les pays de la CEI. Comme toujours, Blot a été brillant et, selon le rédacteur-en-chef de la revue M. Armen Oganessian, a su influencer les idées générales des chercheurs présents à l’événement leur faisant part de ses conclusions qu’il avait élaborées lors de son travail au sein du dispositif antiterroriste français et européen.

Son départ est douloureux à vivre parce qu’il laisse un sentiment de vide. Comme disaient les Romains, « cet homme a vraiment vécu ». Il cherchait coûte que coûte à améliorer le relationnel avec la Russie croyant que le concept du monde multipolaire de Evguéni Primakov pouvait représenter la voie de salut pour la France et les prémices d’un monde européen sur l’axe Paris-Berlin-Moscou. La revue Interaffairs.ru regrette beaucoup son décès prématuré et présente ses condoléances à la famille, aux proches et à tous les amis du cher défunt.

    

Ania Stas est professeur de langue russe en France qui a élaboré une nouvelle méthode de l’enseignement de la langue transitant par les réseaux sociaux et, en particulier, à travers son blog. Habitant Aix-les-Bains cette jeune femme pleine d’allant crée des classes virtuelles et réunit plusieurs personnes pour transmettre la langue de façon interactive. Ania fait aussi partie du mouvement « Compatriotes » qui promeut les valeurs et culture russes. 

 

Caspar David Friedrich. Le Voyageur contemplant une mer de nuages. 1818

L’Occident existe-t-il toujours? Les politologues russes en vue ayant participé aux lectures du Conseil pour la politique étrangère et de défense se posent cette question d’apparence paradoxale. Ils ont essayé de donner aux auditeurs des réponses aux questions d’actualité liées à l’éventuelle transformation de l’ordre politique mondial.

L’Occident collectif et le G7

La majorité écrasante des experts politiques étaient convaincus avant le début des années 2010 que l’Occident était une communauté politique inébranlable, un repère dans le système social. Cependant, aujourd’hui toutes les institutions fondées sur une telle approche traversent une crise sérieuse.

Le G7 tenu récemment au Canada a reflété la situation compliquée dans l’establishment politique d’aujourd’hui. L’Occident politique collectif saurait-il survivre à l’époque quand, pour reprendre l’expression du président américain Donald Trump, l’Amérique d’abord! et le locataire de la Maison blanche adopte une attitude plus dure envers les alliés de Washington qu’envers les adversaires (il suffit d’évoquer sa polémique avec le premier ministre canadien Justin Trudeau). Qui plus est, l’Union européenne est contrainte de résister aux conséquences de l’afflux de migrants des pays du Proche- et du Moyen-Orient alors que Bruxelles ne parvient pas à concevoir une nouvelle stratégie de relations avec les États-Unis.

Selon le président du Conseil pour la politique étrangère et de défense Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue « La Russie dans la politique globale », les changements sur l’échiquier international confirment que ces événements ne sont pas dus au hasard mais proviennent des processus profonds influant directement sur les relations internationales. « On a parfois l’impression qu’on ait reculé d’un siècle vers l’époque où les intellectuels russes se demandaient : les événements actuels n’annoncent-ils pas le déclin de l’Europe ? écrit-il. Plusieurs générations en Europe et en Amérique du Nord n’ont jamais connu que la réalité liée à l’option « atlantique » de l’Occident. Tout porte à croire que cet ordre mondial devient obsolète.

Dans le même temps, les contradictions au sein de l’Occident engendrent de nouvelles formes de coopération dans le cadre de l’Union européenne. Le groupe de Visegrad qui évoque le passé commun des pays d’Europe du Centre et de l’Est au sein de l’Empire austro-hongrois en est un exemple. Cependant, selon le professeur de l’École supérieure d’économie Alexandre Filippov, directeur du Centre de sociologie fondamentale auprès de l’Institut d’études historico-théoriques humanitaires V.A. Poletaev, tant que l’élite politique n’est pas remplacée, il n’y aura pas de changements radicaux  Pour le moment on voit renaître en Europe des mouvements politiques qui se prononcent en faveur de la souveraineté et d’un État national.

Multipolarité ou une nouvelle bipolarité ? 

Qu’est-ce qui succèdera à l’ancien ordre mondial ? L’époque d’hégémonie des États-Unis donnera-t-elle lieu à un monde multipolaire comme l’espèrent plusieurs experts russes ?

Le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales Andrei Kortounov s’est montré sceptique à ce sujet. Selon lui, lors des débats sur la multipolarité en Russie l’égalité formelle de jure des États est souvent confondue avec leur égalité de facto qui est pratiquement irréalisable. D’après une conception politique, les grandes puissances imposent leur position sur l’échiquier international aux autres alors que les petits pays sont en quête de protecteur solide. Néanmoins, ces derniers ont aujourd’hui des possibilités sensiblement plus vastes de manœuvre qu’auparavant alors que les premiers dépendent pour une large part de la réaction des milieux publics à leurs démarches politiques. Qui plus est, selon l’expert, le clivage en Occident dont nous sommes actuellement témoins ne précipitera pas forcément la construction d’un nouvel ordre mondial multipolaire.

Le paradoxe de la mondialisation et la menace à la démocratie 

Alexandre Filippov a donné sa variante de réponse à la question : en quoi consiste la crise de l’ordre mondial. La stabilité de n’importe quel modèle d’ordre international en Europe a toujours été fondée sur les forces supranationales bien déterminées : que ce soit les vieilles familles aristocratiques ou les maisons bancaires. Or, aujourd’hui nous assistons à une situation étourdissante : l’élite de la mondialisation garde le silence et ne fait pratiquement rien pour protéger le modèle qu’elle a construit avec tant de difficulté. Plusieurs institutions politiques construites dans le cadre de l’ancien modèle de mondialisation à l’américaine, ne seront-elles pas déplacées dans le domaine du droit des États souverains ? Or le règlement de la crise de l’ordre mondial exige des sacrifices. L’économiste américano-turc en vue Dani Rodrik qualifie cet état de choses de paradoxe de la mondialisation (il s’agit du conflit entre la démocratie, la mondialisation économique et la souveraineté d’État). Selon l’économiste, la coexistence de ces trois objectifs au niveau d’un État national est impossible. Il n’est pas exclu que la démocratie tombe victime d’un nouvel ordre mondial. Or le changement de la carte politique du monde et celui d’un de ses pôles : l’Occident ne signifie pas que son aspiration à l’expansion disparaîtra, souligne l’expert.

Un nouvel ordre mondial : multipolarité ou multilatéralisme ?

L’idéologie de la mondialisation à l’américaine qui était un modèle de modernisation devient obsolète. Qu’est-ce qui la remplacera ? Qui vivra verra. De toute façon, selon Andrei Kortounov, l’avenir  n’est pas tellement dans l’application des conceptions d’un monde multipolaire que dans le multilatéralisme qui offrira de nouvelles possibilités aux faibles : au plan politique et social. Indépendamment de l’évolution des événements, la communauté mondiale sera contrainte de rétablir le fondement juridique de la politique mondiale entravée ces dernières décennies, de rechercher des variantes d’équilibre d’intérêts au niveau régional et global et de construire à ces fins un régime de réaction souple aux défis et menaces contemporains.

A la différence du chef d’œuvre de Dali (« Prémonition de la guerre civile ») ou de la chanson du même nom de Youri Chevtchouk, l’état actuel des liens commerciaux américano-chinois ne porte pas à l’alarmisme et ne fait pas penser à l’absurdité. Cependant, les raisons de se préoccuper par l’avenir du commerce mondial ne manquent pas.

La Maison blanche a déclaré le 22 juin que les États-Unis introduiraient les tarifs douaniers de 25% sur les importations en provenance de Chine pour le montant de 50 milliards de dollars. Il est possible qu’elles concernent l’aérospatiale, les technologies informatiques et les communications, la robototechnique, l’équipement industriel, les nouveaux matériaux et la construction automobile.

Pékin a réagi d’une manière symétrique ayant fixé le tarif douanier de 25% sur les produits américains pour une somme analogue. 659 produits figurent sur la liste dont 545 seront frappés d’un tarif élevé à partir du 6 juillet. Pour les autres le délai d’introduction des tarifs n’est pas précisé. Les tarifs plus élevés concerneront les produits agricoles, les fruits de mer, les véhicules, l’équipement médical, les produits chimiques.

Donald Trump a donné en réponse l’instruction de composer la liste des produits chinois pour le montant de 200 milliards de dollars pour introduire éventuellement à leur égard les tarifs supplémentaires de 10%, si la Chine augmente à l’avenir également les taxes sur les produits américains.

La partie chinoise a qualifié de chantage les taxes douanières sur les produits chinois imposées par les États-Unis. « La partie américaine a commencé une guerre commerciale, violé les règles du marché ce qui contredit les tendances contemporaines du développement mondial, porte préjudice aux intérêts des entreprises et des peuples de la RPC et des États-Unis ainsi que du monde entier. La partie chinoise y réagira en défendant les intérêts nationaux aussi bien que les intérêts du commerce mondial », est-il indiqué dans la déclaration du ministère chinois du Commerce.

Le litige commercial américano-chinois est de longue date. Cependant, aujourd’hui le protectionnisme de Donald Trump entre en contradiction avec la position conséquente de la Chine ne faveur du libre-échange fondée sur les principes de l’OMC. La thèse sur la protection du libre-échange avancée par Xi Jinping au Forum de Boao en avril 2018 a été conçue dès le XIX congrès du PCC et formulée au récent forum de Davos.

D’où les propos conciliateurs dans les déclarations des représentants chinois selon lesquels la Chine n’aspire pas à fixer une balance commerciale positive et pour stimuler la consommation intérieure se montre prête à accroître les importations, à améliorer les conditions pour les investissements et l’accès au marché d’assurances.

La visite d’une délégation avec à sa tête le vice-président du Conseil d’Etat de la RPC Liu He aux États-Unis et ensuite la visite du ministre américain des finances Steven Mnuchin en Chine en mai 2018 ont débouché sur la signature d’un communiqué conjoint sur les consultations économiques. La RPC et les États-Unis ont décidé d’appliquer les mesures en vue de baisser le déficit commercial américain. Il est prévu de satisfaire grâce aux produits et services américains, les besoins croissants en RPC et de l’autre, de créer aux États-Unis de nouveaux  emplois et de réunir les conditions pour l’essor économique.

Les parties se sont entendues d’accroître les importations de produits agricoles et énergétiques américains et ont précisé les domaines dans lesquels il est prévu de coopérer, d’encourager les investissements réciproques et de créer un milieu d’affaires équitable et concurrentiel. Il est convenu, en outre, de poursuivre les consultations au sommet sur les problèmes économiques, c’est un format sans précédent entre les États-Unis et les autres pays.

On a l’impression qu’une guerre commerciale soit du moins ajournée. Or, une « aggravation estivale » a suivi les déclarations du président américain. Selon The Wall Street Journal, Trump a fait part d’intention d’interdire aux compagnies chinoises d’investir dans les sociétés technologiques aux États-Unis et de bloquer les exportations supplémentaires de technologies américaines vers la Chine.

Une question s’impose : les actes de la partie américains proviennent-ils exclusivement des motifs économiques ? Ne cherche-t-elle pas à affaiblir un concurrent dans le domaine des hautes technologies par des méthodes non économiques ?

Le gouvernement de la RPC a élaboré en 2015 une stratégie de développement de l‘industrie Made in China 2025 (MIC2025) donnant la priorité au développement des productions à forte valeur ajoutée dans le domaine des hautes technologies. Il était prévu, en particulier, de porter la production de pièces, d’équipements complets dans l’aérospatiale, les télécommunications, la génération d’énergie, dans l’industrie de transformation à 40% de l’ensemble de la production de la RPC d’ici 2020 et à 70% d’ici 2025.

Les Conseil pour les relations économiques des États-Unis considère MIC2025 comme une « menace à la suprématie technologique de l’Amérique » parce que cette stratégie rend les fournisseurs américains imcompétitifs. Il est indiqué que la partie chinoise contraindrait les sociétés étrangères à livrer les technologies en échange d’accès au marché de la RPC et de maintien des conditions du busines dans le pays.

Les explications de la partie chinoise ayant dit que MIC2025 n’était pas une stratégie discriminatoire et n’avait pas pour but d’évincer les fournisseurs américains de la sphère des hautes technologies n’ont pas été entendues. Tout comme celles que loin de s’approprier les technologies, la Chine aspirait, par contre, à coopérer avec les compagnies américaines dotées de technologies de pointe qui pourraient contribuer à développer l’économie à l’avantage mutuel.

Tout porte à croire que les États-Unis ont interprété incorrectement les indices de MIC2025 concernant le remplacement des importations (40% et 70%). Ce ne sont pas des objectifs obligatoires mais indicatifs, des repères utilisés dans la planification stratégique par tous les pays du monde, y compris par les Américains (le programme National Information Infrastructure (NII) pendant la présidence de Clinton ou le programme de doublement des exportations sous l’administration Obama)..

En dressant le bilan il convient de noter : la réponse chinoise au durcissement du protectionnisme ne réside pas dans les dénommées contre-mesures mais dans la continuation de la politique d’ouverture et de réformes. L’essor économique de la Chine et les lois de l’économie de marché mettront sans doute les points sur les i.

Dans les débats avec les États-Unis la partie chinoise était dès le début prête à un compromis, parce que la montée des tarifs douaniers ne fait qu’attiser l’escalade du conflit commercial. La Chine connaît de son propre expérience, notamment de celle des sanctions économiques après les événements sur la place Tiananmen, que l’« augmentation des tarifs », l’introduction des contre-sanctions, le durcissement de la rhétorique, etc., n’ont pas de perspectives. La Russie pourrait, d’ailleurs, mettre à profit l’expérience chinoise.

 

L’opinion de l’auteur ne correspond pas forcément à celle de la Rédaction.

    

Laetitia Barriera n'y va pas par 4 chemins: elle habite Nice et est militante, à la tête d'une équipe de personnes sensibilisées par rapport à la question de la reconnaissance des droits des Niçois. Elle agit à travers l’Association de la Countéa de Nissa. Ils sont plusieurs milliers à se pencher sur la question et croire que tôt ou tard la République Française passerait d’une forme d’Etat unitaire instauré encore par Napoléon au principe fédéral, propre à la Suisse, l’Allemagne et, parmi bien d’autres pays, à la Russie.

 

La Russie, de quelle Europe a-t-elle besoin? Forte ou faible? Dispersée ou unie? Je pense que la Russie a besoin d’une Europe indépendante ce qui suppose la force et la cohésion. Malheureusement, les récents événements prouvent le contraire. Si Spengler avait écrit aujourd’hui son ouvrage consacré à l’Europe, il faudrait l’intituler « La paralysie de l’Europe ».

L’introduction par les États-Unis des taxes d’importation d’acier et d’aluminium  et la menace de proclamer les sanctions à l’égard des sociétés européennes qui font des investissements en Iran ont donné lieu en Europe à de multiples déclarations dures concernant Washington. L’apparition d’une nouvelle réalité au sein de l’alliance euro-atlantique qui existe tant bien que mal depuis l’époque de la Seconde guerre mondiale est enfin pour une large part reconnue. Cependant, même les déclarations selon lesquelles l’Europe ne saurait maintenant s’appuyer sans réserve sur les États-Unis ne reflètent pas le contenu de la nouvelle réalité. Il  ne s’agit plus de la confiance qui s’écroule à nos yeux, il faut craindre ce partenaire. Angela Merkel, leader européen reconnu, exhorte à réagir d’une manière dure aux actes des États-Unis. Bruxelles lance des appels analogues. Comment l’UE pourrait réagir au nouveau défi américain ?

L’appel de la Commission européenne ayant exhorté les sociétés menacées de sanctions d’outre-Océan à ne pas céder à la pression et à profiter de leur droit de déployer les activités conformément à la législation nationale et européenne n’a pas été entendu. Plusieurs grandes sociétés européennes ont déjà déclaré qu’elles suspendaient leurs projets en Iran. Certaines d’entre elles ont des actifs et des emprunts aux États-Unis, d’autres ont évalué le préjudice de l’éventuelle perte du marché américain, d’autres encore réfléchissent à ces deux aspects. Selon un responsable de l’Élysée, « si vos intérêts économiques se répandent sur les États-Unis où les règlements sont réalisés en dollars, vous n’avez pratiquement pas de choix ».

Une question s’impose: comment l’UE pourrait compenser les pertes potentielles des sociétés européennes si elle méprise les sanctions ? D’aucune façon, surtout s’il s’agit des garanties pour le grand business. Bruxelles a décidé, il est vrai, d’instituer le fonds de stabilisation pour atténuer d’éventuelles situations de crise ayant accordé à ces fins 30 milliards d’euros. Cependant, les crises des économies européennes n’ont plus rien d’extraordinaire et il est peu probable que ce coussin financier soit une bouée de sauvetage pour les sociétés en détresse. Les pays de l’UE qui n’assumeront pas de préjudice suite aux éventuelles sanctions ne consentiront pas à faire part de bénéfices aux grandes sociétés européennes. L’électeur européen menacé de l’affaiblissement des avantages sociaux et de la baisse des revenus n’approuvera pas de telles décisions. L’énergie de protestation sera plus forte dans les pays qui se heurtent ou se heurteront aux phénomènes de crise chez eux. Les partis d’opposition ou « populistes » ayant raffermi leurs positions en Europe qui se montent sceptiques à l’égard de Bruxelles et de Berlin critiqueront à leur tour ces décisions.

Il convient de noter que les sociétés européennes mettent en doute l’aptitude de leurs gouvernements et des eurocrates de défendre leurs intérêts. L’intention annoncée par les responsables de l’UE de simplifier la procédure d’octroi de garanties financières aux investissements européens en Iran n’a impressionné ni Total, ni MAERSK, ni Engie, ni Siemens… Berlin et Bruxelles appliquent leurs contre-mesures en retard. Il est, par conséquent, difficile de partager la thèse du coordinateur de l’UE pour la coopération transatlantique P. Beier qui souligne que « l’Europe a compris maintenant que les relations transatlantiques avaient changé radicalement et a pris conscience de la situation compliquée ». Pour le moment elle n’en a pas pris conscience.

L’idéologie libérale a joué un mauvais tour à l’élite européenne qui ne sait pas maintenant réfléchir globalement et stratégiquement, elle est devenue impuissante face aux crises sérieuses. L’idée d’autorégulation du monde dans le contexte de la mondialisation supposant l’affaiblissement du rôle de l’État et de la politique nationale a contraint les élites à suivre les stéréotypes qui ne s’avèrent pas efficaces face aux défis et contradictions qui s’accentuent impétueusement. Les gouvernements ne sont plus obligés d’être prévoyants au plan stratégique et interviennent exclusivement en médiateurs et en courtiers entre différents forces et intérêts. Ils se limitent à louvoyer ce qui est insuffisant pour réaliser les tâches sérieuses.

Le phénomène Trump consiste à poursuivre une politique nationale dure en déclinant les stéréotypes. Trump révise les engagements en se fondant sur les intérêts des États-Unis et méprise les règles du jeu ce qui suscite l’indignation impuissante des Européens.

Il s’est avéré que l’Europe n’était pas prête aux défis géopolitiques et les déclarations tapageuses qui ne sont pas confirmées par des actes solidaires traduisent le désarroi et la faiblesse. Le comportement de Mme Merkel qui exhorte l’Europe à « prendre son sort entre ses  propres mains » le confirme. Cependant, selon Thorsten Benner, chef de l’Institut de politique globale de Berlin, la chancelière évite autant que possible les débats concernant les conséquences des actes de Trump pour l’Allemagne. « Elle devrait être en tête de discussion mais tout porte à croire qu’elle essaie de l’éviter. On a l’impression qu’elle ne veut pas multiplier son capital politique grâce à ce sujet ».

Les craintes de Mme Merkel sont compréhensibles : l’Allemagne et l’UE n’ont pas de leviers sérieux pour exercer la pression sur les États-Unis.

Berlin est choqué par la menace de Trump de fixer les tarifs d’importation de véhicules fabriqués en Allemagne. Il n’y a pas d’unité au sein  de l’Europe. « Il est difficile de parvenir à l’unité lorsque plusieurs pays européens, notamment en Europe de l’Est, ne sont pas convaincus de la nécessité de rejoindre les partenaires continentaux dans leurs intérêts géopolitiques », écrit la revue The Economist. Il est rappelé que trois pays ont opposé simultanément leur veto à la résolution de l’UE condamnant le déplacement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem.

Seul Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a démontré la mentalité géopolitique. Il l’a fait d’une manière originale ayant comparé le territoire de l’UE à celui de la Russie et exhorté à ne pas sous-estimer la nécessité de construire les relations avec le pays voisin. En réalité la Russie est au plan stratégique à peu près l’unique réserve substantielle de survie dans le contexte d’une concurrence globale qui prendra de l’ampleur. Qui plus est, la Russie fait partie de l’Europe et en la méprisant, l’UE ne fait que s’affaiblir privée, cependant, des avantages politiques et économiques de la politique de sanctions. À la différence des États-Unis.  

Qu’elle le veuille ou non, pour conserver son rôle global en perspective à long terme l’Europe devra construire sa politique indépendante en s’appuyant sur ses propres forces et en se débarrassant de l’idéologie en déconfiture. Il est clair que la Russie est le partenaire le plus proche et naturel de l’Europe dans la survie globale. Or pour faire une telle conclusion il faut abandonner l’esprit de clocher, il faut reprendre la mentalité géopolitique. Une lueur d’une telle mentalité s’ébauche. De l’avis de plusieurs experts allemands, il est nécessaire de coopérer plus étroitement avec les pays comme le Canada, le Japon, l’Inde, le Brésil, le Mexique, etc. Selon les sceptiques, « les États-Unis demeurent l’ancre et le garant de l’ordre mondial d’après-guerre et l’Allemagne ne saurait le compenser par les pourparlers avec les Canadiens et les Japonais ».

Les sceptiques ne prennent, néanmoins, pas en considération ce qui se jette aux yeux : l’ordre mondial d’après-guerre se transforme grâce aux efforts énergiques de Trump en un ordre mondial à l’américaine réservant à l’Europe et aux autres pays un rôle subordonné et ne prenant pas en compte leurs intérêts. Même le statut d’alliés établi dans l’après-guerre ne leur offre pas de priorité garantie aux yeux de Washington. Dans le contexte actuel le terme d’« ordre » est plutôt ironique ou paraît un anachronisme.

On entend parfois dans ce chœur des voix du monde de la politique réelle destinées à faire entendre raison à l’Europe les formules du passé. L’analyste du Fonds allemand Marshall Ulrich Speck exhorte : « Si l’Allemagne concentrait autour d’elle … une masse critique en faveur d’un ordre mondial libéral, ce serait une alternative réelle ». Cela fait penser à une citation d’un drame grec ancien : « Oh, si l’Allemagne savait le faire : « Or l’Allemagne n’y est pour rien, tout simplement cet ordre devient obsolète et de plus en plus d’Européens prennent conscience du fait que suivre le mainstream des deux dernières décennies est une voie dans l’impasse.

 

L’opinion de l’auteur ne correspond pas forcément à celle de la Rédaction.

    

Docteur en droit Valérie Bugault est une grande théoricienne de la monnaie. Elle est à même d’expliciter pourquoi en est-on arrivé là et comment trouver la porte de secours pour accéder à un monde beaucoup plus stable du point de vue de l’économie et, grosso modo, de la géopolitique. Elle est très proche du Civitas, mouvement franco-belge catholique français et veut faire savoir à tous les intéressés que non seulement le système monétaire international tel que pratiqué aujourd’hui est définitivement périmé, mais qu’il sert lui-même de la raison peut-être même principale des conflits militaires à travers le monde. Valérie Bulgault est également auteur d’un ouvrage traitant de la haute finance à l’échelle mondiale - "Du nouvel esprit des lois et de la monnaie" (Sigest, 2017) écrit ensemble avec Jean Rémy. On peut trouver également ses articles sur la page francophone de la source médiatique Saker.

 

Page 1 sur 9