InterAffairs

Mar03282017

Last update09:48:30 AM

RUS ENG FR DE PL ESP PT ZH AR

Font Size

SCREEN

Profile

Layout

Menu Style

Cpanel
mercredi, 25 décembre 2013 18:06

La diplomatie russe face aux défis du XXIe siècle

Written by 

Vie Internationale: Monsieur le ministre, comment voyez¬vous se profiler, en positif comme en négatif, la politique mondiale? Où allons-nous? 

Sergueï Lavrov: On se base, pour apprécier la situation internationale du moment, sur quelques paramètres communément admis par quiconque s’interroge sérieusement sur les mouvements de tendance dans le monde. Tout d’abord, il s’agit de bien comprendre que nous nous trouvons dans une passe ouvrant sur une nouvelle époque de l’histoire. Cette thèse a été émise par le Président Poutine lors des journées diplomatiques de juillet qui ont rassemblé les ambassadeurs et les représentants permanents de la Fédération de Russie. Le paysage international connaît de profonds bouleversements qui induisent une grande effervescence dans toute l’économie, la politique et d’une façon générale, dans les relations internationales. 

Ensuite, les processus historiques en cours continuent de gagner en vitesse. Cela se marque par l’accélération des mouvements tectoniques, comme on aime à appeler cela aujourd’hui, par une redistribution des forces et de l’influence à un niveau planétaire, par un tourbillon d’événements au Proche-Orient, en Afrique du Nord, et d’autres coins du monde. 

Troisièmement, il apparaît à l’évidence que le XXIe siècle s’aventure, en matière de relations internationales, vers un système polycentrique. Cela signifie que le sort du monde ne se jouera pas sur la volonté d’un seul pays, fût-il le plus puissant, ni sur l’antagonisme de blocs politiques et militaires, comme cela a été le cas pendant la guerre froide, ni même ne dépendra d’un concert de nations « élues » et de pôles d’influence mondiale. Il s’agit, pour l’heure, de bâtir un système de relations internationales juste, démocratique et stable, et, idéalement, qui soit capable de s’autoréguler. 

Quant à savoir ce qu’il faut qualifier de tendance positive et de tendance négative, la tâche me semble très ingrate, d’une façon générale, d’apprécier les lignes de force du développement mondial en « blanc et noir ». Par ailleurs, on peut affirmer avec suffisamment de certitude que dans notre monde actuel, qui se globalise de plus en plus, des ripostes aux défis communs à tous ne peuvent provenir que d’un véritable partenariat mis en œuvre dans l’égalité, le respect de l’autre et la considération mutuelle des intérêts et des soucis des uns et des autres. On peut dire que la perception de cette réalité et les actions pratiques mises en œuvre sur cette base sont une des tendances les plus positives de l’histoire contemporaine. Car tous les membres de la communauté internationale conscients de leur responsabilité se trouvent confrontés à des tâches très similaires qui se déclinent en termes de mise en place des conditions nécessaires à un développement social et économique stable, de consolidation de la paix et de la sécurité internationales, de résorption des situations de crise, de promotion de la coopération internationale la plus large. Les exemples de la réalisation d’une telle approche ne manquent pas : prenez le G20, le G8, le BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), et plus largement le poids qu’ont pris les structures en réseaux dans la politique mondiale, sous la houlette, cela va de soi, de l’Organisation des Nations Unies. C’est aussi les actions conjointes pour parer aux multiples dangers, y compris celui de la prolifération des armes de destruction massive, celui du terrorisme, de la piraterie et de quantité d’autres. 

Il s’ensuit que les phénomènes négatifs affectant les relations internationales de nos jours tiennent, à l’opposé, aux récidives de l’unilatéralisme, aux velléités d’imposer sa propre échelle de valeurs, de s’adjuger, fût-ce sous les prétextes les plus nobles, quelques avantages géopolitiques. Ils sont le produit d’un regain de xénophobie, d’intolérance, de la discrimination sous toutes ses formes, du nihilisme juridique. Et, en bout de voie, il y a le chaos et la perte du contrôle des affaires internationales. 

Pour ce qui concerne la Russie, toute sa politique étrangère est solidement assise sur une philosophie de travail créateur conjoint. Nous sommes prêts à aller de l’avant et à développer des coopérations en profondeur sur le long terme et sur tous les sujets, avec quiconque partagera cet intérêt. Et, comme de juste, nous poursuivrons nos efforts d’analyse des processus en cours dans le monde, notamment dans le cadre de la mission confiée par le Président russe, où il s’agit de produire d’ici à la fin de l’année une nouvelle conception de la politique étrangère. Ainsi, accomplissant les tâches qui ont été imparties par le Président aux services diplomatiques, nous nous activerons à influer sur la situation, particulièrement là où les intérêts de la Russie sont en jeu, en nous tenant prêts à tous les revirements de situation. 

La Vie Internationale : On a l’impression que l’Organisation des Nations Unies et l’habillage juridique des relations internationales, issus de la Seconde guerre mondiale, sont soumis à de rudes attaques. Serait-ce là le signe avant-coureur de l’avènement de relations internationales d’un autre format? 

Sergueï Lavrov : Si par le « monde de Yalta » et l’ordre mondial établi on désigne l’ONU, alors je ne vois pas d’alternative viable à cette structure. La Charte des Nations Unies est un document unique en son genre qui a pris forme dans la foulée des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. Elle énonce des principes qui n’ont rien perdu de leur valeur à notre époque. 

Il s’agit de l’égalité souveraine des États, de la prépondérance du droit dans les relations internationales, de ce principe qui proclame la non¬ingérence dans les affaires intérieures, le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de tous les États, et le recours à une prise de décisions collective. 

Autrement dit, la Charte de l’ONU a été programmée comme régulateur d’un monde multipolaire qui, dans les conditions actuelles, est capable d’assurer la stabilité du monde contemporain. 

La période de la guerre froide qui a vu émerger la bipolarité, lorsque l’équilibre international n’était plus ménagé que par l’antagonisme impitoyable de deux superpuissances, les  États-Unis et l’URSS (Union des républiques soviétiques socialistes), et de deux blocs politico-militaires, l’OTAN et l’OTV (Organisation du Traité de Varsovie), est apparue comme une anomalie au regard des principes inscrits dans la Charte des Nations Unies. 

Lorsque le système bipolaire a sombré, il est apparu à l’évidence qu’un monde unipolaire ne pouvait être, car il n’est pas de puissance (pas même les États-Unis) qui soit à même de régenter le monde à elle seule. On a pu se convaincre, avec l’apparition de nouveaux centres de la croissance économique, de puissance financière et, par conséquent, d’influence politique, que le nouvel ordre mondial serait polycentrique. 

Sa mise en forme est un processus d’assez longue haleine, et nous nous trouvons juste en son milieu. L’activation de nouvelles structures telles que le G20, le rôle accru du BRICS et de l’OCS dans la solution des problèmes internationaux, le renforcement des tendances intégrationnelles en Amérique latine, en Asie et en Afrique sont autant de contributions à la formation d’un monde polycentrique. Il n’est pas même besoin de lui inventer une base juridique : elle existe déjà et c’est la Charte des Nations Unies dont la vocation a été, dès le départ, d’être le régulateur des processus multilatéraux de la coopération. 

Nous avons dépassé le stade de la guerre froide. L’histoire l’a voulu ainsi : l’URSS et l’OTV ont disparu, d’autres grands et influents  États sont apparus, avec lesquels il faudra compter. 

Ceux qui, en Occident, critiquent nos positions, affirment que le Conseil de sécurité de l’ONU est « paralysé » parce que la Russie et la Chine ont usé de leur droit de veto contre les projets de résolution voués à renverser le régime en place en Syrie. Cette appréciation est fort éloignée de la réalité. Nous avons opposé notre veto à une résolution visant un changement de régime, or la Charte des Nations Unies ne tolère pas les interventions extérieures pour changer les régimes en place, elle impose le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États. La Russie et la Chine ont, donc, lors du vote, défendu la Charte de l’ONU contre les projets de résolution sur la Syrie. 

Qui plus est, le droit de veto fait partie du mécanisme de prise des décisions approuvé par signature de tous les  États membres de l’ONU. Ils ont signé la Charte, endossant par là-même le principe du veto, mais encore l’ont-ils ratifiée. Le droit de veto n’a pas été imaginé pour offrir quelque droit préférentiel aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. La nature de ce droit inscrit par les pères fondateurs de l’Organisation repose dans l’intime conviction que les décisions important aux destinées du monde qui auront été prises sans considération de l’avis des États influents resteront inopérantes. 

Je rappellerai que la Ligue des Nations s’est évanouie précisément parce que l’intérêt des plus grands États a été négligé. Et c’est pour ne pas connaître le sort de la Ligue des Nations que les États-Unis en personne ont insisté pour inscrire le droit de veto dans la Charte à la création de l’ONU. 

C’est pourquoi je dis que l’assise juridique nécessaire au développement des relations internationales dans les conditions actuelles existe bel et bien. Elle est absolument valable et a fait la preuve de son universalité. Nous avons aujourd’hui une possibilité unique d’impulser les relations internationales et de mettre en place un ordre nouveau sur une base approuvée par tous les États qui ont adopté et ratifié la Charte des Nations Unies. 

La Vie Internationale : Au début du premier mandat présidentiel de Barack Obama, les Américains ont proposé une politique qui devait redémarrer les relations avec la Russie. Quel est, d’après vous, le bilan de cette période des relations russo-américaines ? 

Sergueï Lavrov : Le signal envoyé il y a quelques années par le Président Obama et son équipe en se proposant de s’atteler sérieusement à repartir sur de nouvelles bases dans nos relations bilatérales et à déblayer les problèmes accumulés, a été perçu ici de façon toute positive. Tout en laissant entendre dès le départ, qu’il ne serait possible de venir réellement à bout des tâches qui se posaient à nos pays qu’en se tenant aux principes du respect mutuel, de la prise en ligne de compte effective des intérêts de l’autre, de l’honnêteté et de la prévisibilité. 

Le mouvement amorcé alors était juste. Grâce aux efforts réalisés ensemble il a été possible d’améliorer l’atmosphère du dialogue et de l’étendre. Des résultats pratiques pondérables ont été obtenus dans toute une série de domaines : économie, stabilité stratégique, relations humaines. Les jalons de ces dernières années sont, entre autres, le Traité SALT, l’adhésion de la Russie à l’OMC, le travail de la commission présidentielle russo-américaine, les accords de facilitation de délivrance des visas. 

Un agenda bien fourni nous attend, où l’accent est mis, principalement, sur une dynamique de coopération d’une qualité nouvelle en matière économique et commerciale et d’investissement. Plus nos relations d’affaires seront profondes et de qualité, et plus solide sera le « filet » qui assure les relations russo-américaines contre les aléas de la conjoncture politique. Nous serons aussi attentifs à la mise en place de conditions favorables aux échanges humains, éducatifs, scientifiques et culturels. 

Les problèmes ne sont pas minces non plus. La question des systèmes antimissiles vient en première place dans l’énumération des différends, et il ne faut pas s’en dissimuler l’importance. Il est clair que les décisions, ici, sont prises par les États-Unis, et dans la foulée, par l’Alliance atlantique au mépris des intérêts de la Russie. L’important, pour nous, est que les armes antimissiles que les États-Unis sont en train de créer n’affectent pas notre arsenal de contention, qu’elles ne viennent pas rompre l’équilibre des forces acquis au cours des dernières décennies. Il convient de définir précisément un cadre juridique à l’interaction dans le domaine de la défense antimissile, jusqu’aux obligations juridiques qui puissant garantir que les armes créées par les États-Unis ne seront pas dirigées contre la Russie et ses forces nucléaires (tout comme, d’ailleurs, contre tout autre pays de la zone euro¬atlantique), et de mettre au point les techniques de contrôle du respect de ces garanties. Évidemment, ce problème, et bien d’autres qui demeurent en suspens, devront attendre pour être traités que se termine la course électorale aux États-Unis. 

Quel qu’en soit le résultat, nous sommes prêts à développer un dialogue politique avec les États-Unis, dont la vigueur dépendra de la volonté des collègues américains. Nous sommes d’avis qu’il doit s’organiser sur la base de l’égalité, de la non-ingérence dans les affaires internes, du renoncement à imposer des idées bancales au développement intérieur de l’un et l’autre pays et à la coopération au niveau mondial. 

La Vie Internationale : Maints spécialistes relèvent avec inquiétude que le rôle du droit international est largement ravalé de nos jours. Simplement que la politique réelle de toute une série de pays ne s’inscrit pas dans ce cadre. Votre appréciation va-t-elle dans ce sens ? Quelle cote donneriez¬vous à l’usage du droit international dans les conditions actuelles ? Est-il possible d’en renforcer le rôle ? 

Sergueï Lavrov : Vous savez, je peux difficilement adhérer à une appréciation aussi pessimiste. Encore que je puisse comprendre les spécialistes. Toutes ces velléités de saper les principes fondamentaux de la Charte de l’ONU, dont le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, toutes les actions en contournement du droit international et des formats éprouvés de la prise de décision, dont nous sommes les témoins ces temps derniers, amènent des conséquences graves et déstabilisent un peu plus les relations internationales. 

Mais il ne faut pas non plus pécher par alarmisme, il faut s’appuyer sur une appréciation réaliste des événements en cours. Ainsi, et ainsi seulement, nous pourrons surfer sur la vague des mutations en cours. 

L’idée que l’importance du droit international est en régression a acquis droit de cité au sein de la communauté experte internationale au premier chef à la suite des frappes que l’on sait de l’OTAN qui s’est passé ou a fait fi des résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Voyons un peu de quoi il retourne. 

Le bombardement de la Yougoslavie, en 1999, s’est fait sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, mais par la suite on a voulu le légitimer a posteriori. Le Conseil de sécurité a rendu la résolution 1244, qui entérinait la recherche d’une solution au problème du Kosovo dans le respect de la souveraineté de la Serbie et du Monténégro. La situation semblait être revenue dans le champ juridique, toutefois, cette résolution primordiale a été violée lorsque l’Occident a reconnu la proclamation unilatérale de l’indépendance du Kosovo par Priština. 

Lors de la guerre en Irak, les leaders de l’OTAN ont tenté d’obtenir le feu vert du Conseil de sécurité, on le sait maintenant, sous un faux prétexte. Et quand cela n’a pas marché, ils ont lancé les opérations militaires sans aucun mandat. Mais bientôt les États-Unis ont demandé avec la dernière énergie au Conseil de sécurité son appui pour la convocation d’une conférence sur la réconciliation nationale en Irak. La réalité était telle que cette démarche était devenue nécessaire, et l’OTAN a bien été obligée d’en revenir aux mécanismes proposés par le droit international. 

En Libye l’OTAN n’a plus osé agir sans mandate du Conseil de sécurité, l’Alliance ayant compris que les décisions unilatérales de ses membres ne seraient pas acceptées par la communauté internationale. Le mandat a donc été obtenu. Maintenant, que l’on ait grossièrement abusé de ce mandat, c’est autre chose, et les dirigeants russes sont revenus sur le sujet à plusieurs reprises. De même pour le processus libyen d’après conflit : on a d’abord cherché à le traiter en dehors du cadre des Nations Unies, mais bientôt il y a été ramené. Remarquez que le nouveau concept stratégique de l’OTAN pose clairement que ses membres prendront partout les mesures nécessaires au maintien de la paix et de la sécurité, mais il les oblige à le faire en respectant le droit international. Quant à l’abus des résolutions, nous prendrons nos dispositions afin qu’à l’avenir il ne demeure aucune ambiguïté dans les mandats du Conseil de sécurité. 

La Charte des Nations Unies demeure le pilier sur lequel reposent les relations internationales, et ce pilier résiste à toutes les tentatives de l’ébranler en agissant comme dit le dicton russe : « la loi est un guidon qu’on tourne à sa guise ». 

Deux mots, maintenant, du renforcement du rôle du droit international. Une des priorités clés de notre diplomatie consiste à promouvoir avec conséquence la primauté du droit dans les affaires du monde, cependant qu’en parallèle se développent et se modernisent certaines des normes juridiques. Par exemple, nous avons mis en train l’affinement de la coopération contre la piraterie via, notamment, la création d’un mécanisme international de jugement des pirates. 

Au reste, il ne faut pas perdre de vue que les fondements du droit international, tels que les prérogatives du Conseil de sécurité accordées par la Charte de l’ONU, le mécanisme de la prise des décisions au sein de cet organe ou encore, les principes énoncés dans la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer sont le produit d’une combinaison ingénieuse des intérêts complexes et entrelacés des États. C’est pour cela qu’il faut les mettre à l’abri de toute tentative irréfléchie de les ruiner, qu’il faut aborder l’ensemble des défis dans ce domaine avec la plus grande modération, en pleine conscience de l’immense responsabilité que cela comporte. 

La Vie Internationale : On parle beaucoup, ces derniers temps, de la nécessité de réformer les Nations Unies. Certains politiques, à l’étranger, vont jusqu’à insinuer que l’ONU est l’institution d’une époque révolue et que par les conditions présentes elle ne peut efficacement réagir aux défis de l’époque actuelle. Que pensez-vous d’un tel discours ? Et quelle place, quel rôle voyez-vous à l’ONU dans les affaires internationales ? 

Sergueï Lavrov : Ces péroraisons sur la réforme de l’ONU ne datent pas d’aujourd’hui. L’organisation mondiale s’est toujours située, tout au long de son histoire plus que demi-séculaire, à la pointe de la politique mondiale et du discours politologique, et, grâce à sa faculté d’adaptation rapide, a toujours été adéquate à la réalité de chaque époque. 

Je dirais, comme Churchill de la démocratie, que l’ONU n’est pas parfaite, mais c’est encore ce que l’humanité a imaginé de mieux. Je rappellerai que l’Organisation a vu le jour par le fait d’un compromis trouvé par les dirigeants de l’Union soviétique, des États-Unis et de la Grande-Bretagne dont la confiance et la compréhension se sont forgées au creuset de la lutte contre le nazisme. 

Tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle le paysage géopolitique a changé très rapidement : il suffit de rappeler la décolonisation impétueuse, mais à chaque moment de l’histoire, grâce à la volonté politique des États qui la composent, l’ONU a conservé suffisamment d’efficacité. Si bien que l’Organisation mondiale reste l’enceinte intergouvernementale universelle dont personne ne met la légitimité en doute, où les États peuvent chercher ensemble la solution aux problèmes les plus aigus qui touchent à tous les pays sans exception. Le travail conjoint des États dans l’enceinte des Nations Unie contribue à maintenir la paix par un resserrement des liens de partenariat, par l’élargissement d’un agenda rassembleur et par l’affirmation de la primauté du droit. 

En fait, la réforme de l’ONU est en cours : de nouvelles institutions voient le jour, l’agenda se perfectionne, l’action en faveur de la paix gagne en efficacité. Il importe que cette réforme ne soit pas détachée de la réalité, ne devienne pas un but en soi, ni, surtout, qu’elle ne soit pas un vain prétexte à la démolition inconsidérée des éléments fondamentaux du système des relations internationales dont la Charte de l’ONU est la pierre angulaire. Dans un moment où le système de direction du monde évolue vers un modèle polycentrique, mieux équilibré et plus juste, la révision de ses dispositions essentielles aurait inévitablement un retentissement sur la sécurité universelle. 

L’étape présente réclame plus que jamais, sur la base onusienne, des efforts unis pour le désarmement, contre le terrorisme, la criminalité et la drogue, une action collective visant à la salubrité de l’espace cybernétique. Une parade doit être trouvée de toute urgence aux déséquilibres qui ne peuvent pas être dans le développement social et économique des pays et des régions, la sécurité doit être améliorée, tant énergétique, qu’alimentaire et écologique. La liste des « zones à problèmes » ne cesse, malheureusement, de s’allonger et il appartient à l’ONU de veiller aux nouvelles menaces, de faire obstacle aux désaccords et aux errements dans ses rangs. Il est primordial de faire respecter le principe inscrit dans la Charte de l’unanimité des membres permanents du Conseil de sécurité en tant que condition clé de la prise de la décision d’appliquer des mesures coercitives. 

Dans la prévention, le règlement des conflits et la reconstruction, le rôle de l’ONU se profile à l’avant-plan. Toutefois, son efficacité dépend directement de l’honnêteté mise par les membres au respect des grands principes énoncés dans la Charte : souveraineté et intégrité territoriale des États, non-ingérence dans leurs affaires intérieures, règlement négocié des différends. Je ne fais que me répéter. Et là on ne peut que s’alarmer des invites au recours unilatéral à la force, qui plus est en passant par-dessus le Conseil de sécurité. 

Aucun homme politique, aucun expert des relations internationales tant soit peu sensé ne mettrait l’Organisation mondiale au rancart. Tous ces discours provocateurs, sans fondement aucun, poursuivent un seul but : délier les mains de ceux qui aspirent à couler la politique mondiale dans le moule de leur invention, sans égards pour leurs partenaires. Aussi le travail posé et bien rodé de l’ONU, première enceinte de dialogue, est le meilleur vaccin contre le virus de l’anarchie dans les relations internationales. 

La Vie Internationale : Les perspectives de l’Union douanière et de la Zone de libre-échange de la CEI se profilent de plus en plus positivement. 

Récemment, le Président ukrainien, Victor Ianukovitch, a décidé l’adhésion de l’Ukraine à la Zone de libre-échange. Comment voyez-vous les relations de la Russie avec les pays de la CEI dans l’optique de la nouvelle Conception de la politique étrangère de la Fédération de Russie actuellement en cours d’élaboration ? 

Sergueï Lavrov : J’ai déjà abordé le sujet de la nouvelle Conception de la politique étrangère. Nous attendons un document consistant, bien étoffé, qui rendra compte des multiples tâches à accomplir au profit des grandes priorités nationales en matière de politique étrangère définies par le décret du Président Poutine du 7 mai 2012 et énumérant les mesures visant la réalisation de la politique extérieure de la Fédération de Russie. 

À l’occasion des journées diplomatiques, Vladimir Poutine a mis en avant la nécessité de consacrer de plus grands efforts sur le vecteur principal, celui des relations avec les pays de la CEI, où nos principaux partenaires en matière d’intégration sont la Biélorussie et le Kazakhstan qui, avec la Russie, ont mis en place l’Union douanière et ont amorcé leur travail dans le format de l’Espace économique commun (EEC). 

L’intensification d’une interaction multilatérale et l’approfondissement des processus intégrationnels dans l’espace de la CEI constituent une politique calculée dans une perspective stratégique et rendant compte des tendances objectives de l’époque de la mondialisation comme, par exemple, le rôle accru des associations régionales. C’était, et cela reste, une des priorités inconditionnelles de la politique étrangère russe. 

On a pu observer, ces derniers temps, une accélération prodigieuse des processus intégrationnels dans l’espace de la CEI, et nous tenons ceci pour un des principaux facteurs de stabilité et de croissance économique à l’échelle mondiale. 

Nos efforts d’intégration acquièrent une signification particulière dans le contexte des risques persistant du fait des phénomènes de crise dont la zone euro est animée, des problèmes que connaissent les marchés américains, chinois et autres. La levée des barrières dans le commerce extérieur, la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et de la main-d’œuvre constituent un instrument efficace pour lutter contre la crise mondiale. 

L’action menée dans ce sens est forte d’un avantage économique certain que ressentent les populations des pays participant aux associations intégrées. Et il ne s’exprime pas seulement en chiffres de croissance du PIB, encore qu’ils soient considérables. Ainsi, depuis que l’Union douanière a atteint sa vitesse de croisière, les échanges entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan ont accusé un mieux de près de 40 pour cent. Mais il y a aussi, comme incidence directe de l’Union douanière, la création d’emplois, le ravalement de l’impôt, de meilleures conditions pour la conduite des affaires, notamment pour les PME, ainsi qu’un assainissement général du climat de l’investissement dans ces pays. La Commission économique euro-asiatique a amorcé ses travaux le 1er février 2012. C’est l’organe régulateur supranational permanent de l’Union douanière et de l’EEC qui au fil du temps gagnera de plus en plus de compétences. 

Les objectifs à long terme des Trois ont été inscrits dans la Déclaration sur l’intégration économique euro-asiatique adoptée le 18 novembre 2011 en réunion du Conseil économique supérieur. Le résultat de la mise en œuvre de cette « feuille de route » doit être, pour le 1er janvier 2015, une Union économique euro-asiatique formée des trois pays en question. Cet objectif est la grande priorité de toute notre action dans le champ de la CEI et la tâche première de notre politique étrangère. 

Le 20 septembre 2012 est entré en vigueur le nouveau Traité de libre¬échange de la CEI, qui vaut pour la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine. Nous avons la conviction qu’avec lui nos relations économiques avec les pays de la Communauté seront encore revigorées. Et nous comptons sur le progrès de nos échanges avec l’Ukraine qui, au sein de la CEI, est le premier partenaire commercial de la Russie. 

Nous verrions favorablement l’adhésion à ce traité des autres pays de la CEI qui pour l’une ou l’autre raison ne l’ont pas fait jusqu’à présent. On sait que des pourparlers sont en cours avec l’Azerbaïdjan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. 

On voit donc que la CEI est un espace où se produisent des processus d’intégration de fond et à vitesse variables. Chaque État est en droit de retenir la voie la mieux adaptée à ses intérêts. Tout dépend des avantages potentiels qu’apportera la participation à telle ou telle association intégrée. 

En ce qui concerne l’Ukraine, je puis me référer aux résultats d’une étude réalisée par des experts ukrainiens conjointement avec la Banque euro¬asiatique de développement. C’est une croissance annuelle de 6-7 pour cent du PIB que l’adhésion de l’Ukraine à l’EEC pourrait induire. 

La Vie Internationale : Le nœud syrien est assurément ce qui inquiète le plus aujourd’hui. Vous êtes en contact permanent sur ce sujet avec les dirigeants de divers pays. Quelle impression avez-vous retiré de leur façon d’approcher la solution de cette crise ? Sont-ils prêts au compromis, ou bien les positions de certains sont-elles tellement incompatibles que la paix ne reviendra Syrie d’avant longtemps ? Je pense aux déclarations de la Secrétaire d’État Hillary Clinton en Turquie, qui risquent de ruiner complètement le processus des négociations au Conseil de sécurité. Quelle issue voyez-vous à un passage aussi périlleux ? 

Sergueï Lavrov : Depuis le tout début de la crise syrienne la Russie n’a pas cessé de militer en faveur d’une approche et d’une action consolidée de la communauté internationale, pour que toutes les parties arrêtent au plus tôt le conflit et mettent fin à toute violence en Syrie, allégeant ainsi les souffrances des populations civiles et créant des conditions propices à l’amorce d’un processus politique qui soit le fait des Syriens eux-mêmes. 

Il existe pour cela une base de règlement politico-juridique mise au point par la communauté internationale. Je parle des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, du plan de paix en six points de Koffi Annan, l’ex-envoyé spécial des Nations Unies et de la Ligue arabe pour la Syrie, qui reste parfaitement valable aujourd’hui, je pense aussi au communiqué final de la ministérielle de Genève du Groupe d’action pour la Syrie, le 30 juin 2012. 

Malheureusement, certains de nos partenaires occidentaux multiplient les déclarations laissant penser qu’ils chercheront des voies de règlement de cette crise en dehors du cadre du Conseil de sécurité. J’ose espérer que la déclaration faite par la Secrétaire d’État Hillary Clinton le 11 août lors de sa visite en Turquie, ainsi que d’autres déclarations du même genre, tiennent de l’émotion ou tiennent à des processus complexes de politique intérieure. J’ai la conviction, quant à moi, qu’une telle démarche aurait les retombés les plus destructrices et les plus grosses de dangers tant pour la Syrie que pour tout le Proche-Orient, et, en fin de compte, pour toute l’ordre mondial contemporain. 

Auparavant, déjà, certains pays ont cherché à imposer au Conseil de sécurité leurs visées politiques anticipant sur les résultats du dialogue entre Syriens et travaillant à la chute du régime en place. C’est faire fi des prérogatives du Conseil de sécurité, du principe de non-ingérence dans les affaires des États souverains déclaré par la Charte des Nations Unies. Au lieu de lancer la négociation, comme le réclament les décisions approuvées à l’unanimité par le Conseil de sécurité, les opposants extérieurs au régime syrien mettent de facto le cap sur l’abolition du régime. Rien ne laisse supposer un retour sur cette position, alors même que cette intransigeance, cet encouragement de l’opposition radicale à refuser le dialogue provoquent le prolongement des violences et des souffrances du peuple syrien. Nous ne voulons pas justifier le régime syrien, nous ne nions pas sa responsabilité, mais l’effusion de sang ne s’arrêtera que lorsque l’on aura su obliger tous les combattants à déposer les armes et à s’asseoir à la table des négociations. 

C’est ce qui a été convenu à Genève le 30 juin, mais que par la suite les États-Unis ont refusé d’entériner au Conseil de sécurité. 

Il ressort de tout cela que les méthodes politiques et diplomatiques de déblocage de la situation syrienne ne sont pas au goût de certains de nos partenaires. Ils mènent leur barque vers une solution à la libyenne en prêtant leur appui à une des parties au conflit et incitant, de la sorte, l’opposition à refuser toute perspective au dialogue avec l’actuel gouvernement de la Syrie. Pour moi cette voie conduit à l’impasse. Notre point de vue est partagé par maints États sensibles aux retombées probables d’une telle évolution de la situation syrienne. J’en parle parce que le problème syrien occupe une place centrale dans toutes les rencontres internationales. 

Je ne vois qu’une issue à cette situation : tous ensemble, faire pression sur toutes les parties combattantes pour les amener à la table où elles négocieront les futurs paramètres de leur pays. Il nous reste encore du temps et la Russie est prête à s’atteler à cette tâche. 

La Vie Internationale : Autre question épineuse : « l’intervention humanitaire ». Que pensez-vous du terme même, de création récente, et des velléités de certains États à y recourir pour résoudre certains problèmes politiques dans le monde ? 

Sergueï Lavrov : «L’ingérence humanitaire» est un terme qui s’inscrit en faux contre à la Charte de l’ONU. Il y a un droit humanitaire international qui propose un certain mode d’action en période de conflit armé, qui réglemente le traitement des prisonniers, les fournitures d’aide humanitaire, etc. Aujourd’hui le terme d’ingérence humanitaire est tombé en désuétude parce qu’il dit trop bien ce qu’il veut dire, et on lui préfère celui de « responsabilité de protéger » 

Lors du Sommet de 2005, une discussion a été organisée tout spécialement et tout une partie du document final a été consacré à expliquer que la « responsabilité de protéger » recouvrait une masse de chose, dont les fournitures d’aide humanitaire, la protection des biens de la population, etc. Mais on n’y trouvera pas un mot qui autorise à se justifier d’une ingérence extérieure armée dans les affaires internes d’un autre pays. 

Je me répéterai en disant que seules les décisions fondées sur la Charte des Nations Unies sont pleinement légitimes. 

Certes, nous ne pouvons garantir que ne se répétera pas une de ces violations flagrantes du droit international qui s’est produite lorsque, sous de fallacieux prétextes, l’on a bombardé la Yougoslavie et commencé la guerre en Irak. La Yougoslavie a été bombardée lorsqu’en 1999 le chef américain de la mission de l’OSCE a déclaré qu’un génocide avait été perpétré dans le village de Račak. On y a découvert une trentaine de cadavres d’Albanais. Ce n’est que plus tard, après une enquête, qu’il a été établi que ce n’étaient pas des civils, mais bien des combattants, qui n’avaient pas été abattus de sang froid, comme l’a prétendu le représentant de l’OSCE, mais qui avaient trouvé la mort au combat. Toutes les expertises balistiques et anatomopathologiques l’ont prouvé. Rien d’étonnant que le rapport des anatomopathologistes finlandais, fait à la demande de l’Union européenne, ait aussitôt été jeté aux oubliettes. 

Mais sur le moment, lorsqu’un citoyen américain, chef de mission de l’OSCE a dénoncé le génocide de Račak, personne n’a cherché à en savoir plus et l’on s’est emparé de ce prétexte pour dire « notre patience est à bout et nous allons les bombarder ». 

La même chose s’est produite en Irak : ici le prétexte invoqué a été l’assurance des États-Unis de la présence en Irak d’armes de destruction massive. Cela juste au moment où deux commissions spéciales, celle des Nations Unies et celle de l’AIEA, qui tablaient sur le problème étaient à deux pas de conclure à l’absence d’indices affirmant l’existence de telles armes. 

Si bien que personne n’a la garantie que les résolutions évasives du Conseil de sécurité ne seront pas utilisées pour abuser d’un mandat, comme on l’a vu en Libye. On a dit à l’époque qu’il fallait instaurer une zone d’interdiction de vol et nous étions « pour » ; une zone d’interdiction a donc été déclarée. Mais les pays de l’OTAN qui ont entrepris de faire respecter cette résolution ont largement débordé du cadre de la simple patrouille de l’espace aérien pour empêcher les vols de l’aviation miliaire du régime libyen. Ils ont entrepris de bombarder des cibles au sol et se sont rangés du côté des insurgés dans cette guerre civile. 

Nous sommes prêts à adopter une résolution sur la Syrie. Mais tout le monde semble oublier que le Conseil de sécurité a déjà voté deux résolutions sur la Syrie, on a même sorti un communiqué du Groupe d’action sur la Syrie réuni à Genève le 30 juin 2012. Nous avons proposé de faire approuver le communiqué de Genève par le Conseil de sécurité, mais les Américains s’y sont refusés du fait qu’il ne renfermait pas de menaces, de jugement unilatéral ni de sanctions contre le régime. C’eut été, pourtant, un geste pondéré et équilibré tendant à l’arrêt de l’effusion de sang en Syrie. 

Nous pouvons garantir que nous ne violerons jamais nos obligations internationales. Quant à ceux qui n’ont cure des leurs depuis plusieurs années, ils perçoivent aujourd’hui l’irritation croissante de la communauté internationale. Bien que cela n’apparaisse pas toujours, une écrasante majorité de pays ne veut pas voir cette tendance se poursuivre. C’est la raison pour laquelle les pays qui entendent profiter de l’ingérence armée extérieure en Syrie cherchent à faire passer une résolution se référant au chapitre VII de la Charte, relatif aux mesures coercitives d’application pour les pays contrevenants. Alors que dans le cas présent, je le répète, il s’agit d’un conflit interne et il n’y a aucune raison de s’y immiscer au profit de l’une des parties. Il faut contraindre toutes les parties belligérantes qui s’affrontent en Syrie à mettre immédiatement bas les armes et à entamer des négociations. 

Nous agissons dans ce sens avec le gouvernement syrien qui nous assure de sa disposition à s’entendre sur ce point avec les autres parties au conflit, sous réserve d’un cessez-le-feu simultané et contrôlé. Par contre l’opposition s’y refuse catégoriquement et réclame des puissances occidentales et autres qu’elles envoient des contingents qui serviront à renverser le régime de Damas. 

Ce n’est pas pour dire que l’ordre existant et la Charte de l’ONU sont incapables d’épargner au monde des excès de ce genre. Il y a, simplement, que les actes de ce genre sont en train de passer de mode, et ceux qui y recourent encore se perdent de réputation. 

La Vie Internationale : Beaucoup de monde s’intéresse à l’avenir du BRICS. On discute même pour savoir si ce n’est encore qu’une enceinte de négociations ou déjà une organisation internationale à part entière. Que pouvez-vous dire de la place et du rôle que tient le BRICS aujourd’hui et chacun de ces membres, partenaires de la Russie, dans les affaires internationales ? 

Sergueï Lavrov : Cette association n’est pas, pour l’instant en tout cas, à proprement parler une organisation internationale. 

Nous saluons toutefois la perspective d’un élargissement de la composante institutionnelle du BRICS, encore que nous ne pensions pas nécessaire de forcer ce processus. La Russie, comme d’ailleurs les quatre autres partenaires du BRICS, est très attachée à ce format, considérant ce cadre de coopération comme un des grands vecteurs de la politique étrangère russe. Nous sommes partisans d’accorder à cette coopération le caractère d’un partenariat multilatéral stratégique qui portera sur un cercle très large de problèmes concernant l’économie et la politique mondiales. Ce faisant, nous tâchons de faire du BRICS un nouveau modèle de relations mondiales allant bien au-delà des schémas à une seule dimension du genre Nord-Sud ou Est-Ouest. 

Le sommet du BRICS à New-Delhi (29 mars 2012) a adopté une déclaration finale en une cinquantaine de points, et un plan d’action concret, prouvant bien l’intention des Cinq d’agir de concert à l’avenir également. Quant à la volonté de nos partenaires de s’en tenir encore un peu au caractère informel de leurs discussions au sein du BRICS, l’argumentation avancée nous paraît tout à fait légitime. L’institutionnalisation doit progresser à mesure de l’arrivée du processus à sa maturité, être adéquate au degré de préparation des participants. 

Les réalisations sont déjà suffisamment grandes. Il est de tradition, désormais, de se réunir au sommet tous les ans : la prochaine rencontre est prévue pour mars 2013 en Afrique du Sud. À l’image du G8 et du G20, le BRICS à ses sherpas et ses sous-sherpas. Le mécanisme des rencontres des ministres des Affaires étrangères, des chefs et des fonctionnaires responsables d’autres ministères est bien rodé. Le feu vert a été donné à la coopération scientifique, des projets médiatiques et politologiques sont déjà en cours de réalisation, mais aussi dans d’autres domaines, comme la finance et la banque ; un vaste débat porte sur les voies et les priorités de la coopération à venir. Bref, on avance. 

Des intérêts communs inscrits dans le long terme contribuent au rapprochement des Cinq. Il s’agit de réformer l’architecture désuète de l’organisation économique et financière du monde, d’assurer la primauté des principes et des normes du droit international ; il s’agit aussi de repousser toute politique assise sur la force et le diktat. Et puis il y a les problèmes communs, d’ordre économique et social ; il y a aussi, jusqu’à un certain degré, la complémentarité de nos économies nationales. Les Cinq ont acquis une précieuse expérience de coordination de leur action dans les enceintes internationales, jusqu’à l’ONU, sur toute une série de grands problèmes de politique internationale. Ces pratiques doivent être poursuivies et développées. 

Pour résumer : le BRICS rassemble aujourd’hui sous ses drapeaux 30 pour cent de la terre ferme, 45 pour cent de la population mondiale et 45 pour cent du PIB mondial et est promis à un grand avenir. 

La Vie Internationale : Croyez-vous que la morale et la politique, plus exactement la morale et la politique étrangère soient compatibles en principe ? Ne trouvez-vous pas que la morale se fait rare ces derniers temps dans la vie internationale ? 

Sergueï Lavrov : Je suis, personnellement, persuadé non seulement que morale et politique étrangère sont compatibles, mais encore qu’elles vont de pair. 

Les repères moraux sont, aujourd’hui plus que jamais, nécessaires aux relations internationales. Les défis planétaires se profilent nettement en avant-plan et menacent l’humanité dans son existence même. Et les événements de ces dernières années tendent à prouver que ces menaces iront en s’exacerbant, en s’interpénétrant, risquant de gagner de région en région. La réalité appelle objectivement, avec insistance, un nouvel ordre du jour pour les affaires du monde. Mais l’union des efforts, une confiance plus profonde sont pratiquement impossibles à moins de donner aux actions conjointes dans l’arène internationale une assiette de valeurs. Plus généralement, on peut dire que les perspectives d’un développement stable pour notre civilisation dépendent directement de notre capacité à nous appuyer sur les fondations éthico-morales de l’action solidaire de la communauté internationale. 

Il est de la première importance que les problèmes que rencontre le monde contemporain reçoivent une solution de justice. Là où abdique la moralité, surgit l’injustice, émergent des idées qui, loin de résoudre le problème, ne font que le rentrer. Nous tenons pour un élément de grande politique la fortification du fondement moral des relations internationales. 

L’affirmation de normes éthico-morales universelles dans les relations internationales, des normes acceptables par tous, est une nécessité qui saute aux yeux, de même qu’une démocratisation soutenue et une épuration des stéréotypes idéologiques et des doubles standards. Il a toujours existé un dénominateur moral commun aux grandes religions mondiales, certains principes comme l’aspiration à la paix et la justice, l’honnêteté, la magnanimité, l’âpreté au travail. Les éléments clés des valeurs traditionnelles, des concepts tels que la dignité, la liberté et la responsabilité ont été inscrits dans la Déclaration universelles des droits de l’homme en 1948 et dans la Convention européenne sur la défense des droits de l’homme et des principales libertés en 1950. 

Le nouveau système international pluricentrique en voie de formation sera inévitablement à l’image de la variété et de la richesse culturelle et civilisationnelle du monde. Et il est clair que l’Europe éprouvera les plus grandes difficultés à trouver un langage commun avec les autres civilisations si elle est oublieuse de ses racines chrétiennes, des fondements de son identité. 

Nous posons que le présent réclame que l’accent soit mis sur une assimilation plus profonde et le respect des normes éthiques universelles. Le phare, dans cette question, est la résolution du Conseil des Nations Unies pour les droits de l’homme qui doit promouvoir les droits de l’homme et des libertés fondamentales par une meilleure compréhension des valeurs traditionnelles de l’humanité. Il convient de mettre plus d’énergie et de conséquence dans la promotion du dialogue interreligieux et intercivilisationnel, ce que fait la Russie. Voire si l’on réussira à impliquer le potentiel humanitaire de la communauté internationale et le régler sur la conception d’un programme d’action affirmant de façon universelle le rapprochement des cultures et des systèmes de valeurs au nom de la survie, du développement stable et de la prospérité de l’humanité. 

La conclusion s’impose d’elle-même : la moralité est, avec le tour que prennent les relations internationales, un concept on ne peut plus actuel. Tous les efforts consentis en vue de la mise en place d’un système international fiable, juste et démocratique resteront vains si l’on ne reconnaît la primauté d’une « loi morale ». 

Certes, la force armée est un facteur qui, malheureusement, conserve son importance, et nous sommes bien obligés de le prendre en ligne de compte, mais ce n’est pas là notre choix. C’est ici le lieu de citer Alexandre Nevski (et il s’y entendait à remporter de brillantes victoires sur le sol russe) : « Dieu n’est pas dans la force, mais dans la vérité ».

Read 553 times Last modified on mercredi, 25 décembre 2013 18:18